1986 – Naissance du GRPLS

Avant le numérique : être naturaliste en 1986

En 1986, le monde associatif naturaliste évoluait dans un contexte qui relève aujourd’hui de l’imaginaire.

Sur le terrain, l’équipement tenait en peu de choses : un carnet – parfois un simple bout de papier -, un crayon, et une carte IGN soigneusement pliée au fond du sac. Les lieux étaient désignés par des d’étangs, de ponts ou des villages dont nous connaissions les noms. Les guides de détermination, exigeants, demandaient un long apprentissage ou l’assistance d’un pair. On y comptait les nervures alaires, on examinait les structures génitales, et les couleurs des libellules n’étaient encore que des indications incertaines car elles étaient mal connues. Nous avons été élevé à la dure, faute de connaissances et ceci a renforcé notre rigueur scientifique.

Les observations étaient consignées sur des fiches, envoyées par la Poste, puis organisées dans des dossiers ou des classeurs. Rien n’était informatisé. Les premières listes concernaient des départements entiers plutôt que des sites précis : l’enjeu était alors d’établir un inventaire général, de savoir ce qui existait, avant même de s’interroger sur le reste.

J’étais étudiant à l’université de Grenoble en Isère. Je rejoignais l’étang du Grand Lemps à vélo, à la force des mollets, gravissant la côte de la plaine de Bièvre sur le petit plateau. Autour d’Annecy, ce sont les cols qui séparaient mes demoiselles de la maison. Le Luitel représentait une véritable expédition d’une journée. Aux Lacs Roberts, je ne vis aucune libellule, parti à la recherche d’une hypothétique Salamandre noire. Une Hermine eut toutefois l’élégance de se montrer, et le panorama acheva d’épuiser mes forces et de ravir mon esprit enivré par l’altitude.

C’est dans ce mélange d’enthousiasme bénévole, de rigueur scientifique et de manque criant d’outils adaptés qu’a émergé, presque naturellement, ce qui allait devenir le Groupe de Recherche et de Protection des Libellules, Sympetrum (GRPLS). Les plantes et les oiseaux disposaient déjà de leurs structures ; les libellules, elles, n’en avaient aucune. Pendant de nombreuses années, le GRPLS sera la seule association odonatologique en France.

Si Paris ne s’est pas faite en un jour, l’idée qui mènera Groupe Sympetrum a été inventé le temps de paroles ouvertes sur quelques Libellules à l’étang de Haute Jarrie vers Grenoble. Il était question de Cordulia aenea et Sympecma fusca qui étaient les seules que je connaissais bien alors, les ayant révisées au premier printemps.

Quand quelques libellules suffisent à fonder une aventure

L’assemblée générale constitutive s’est tenue le 11 décembre 1986 à Grenoble, dans les locaux encore en travaux de la future Maison de la Nature. Nous étions une dizaine. David Loose fut élu président, feu Jean-Michel Blanc trésorier. En tant que secrétaire, j’eus le privilège de rédiger les premières circulaires et de coucher sur le papier les premiers mots de cette aventure collective.

À cette époque, entre deux observations d’oiseaux ou d’amphibiens, nous nous intéressions aux odonates surtout aux heures les plus chaudes de la journée, lorsque tout se taisait et qu’elles seules animaient l’air. La planète était encore assez froide dans les années 1980. La parution, en 1985, du Guide des Libellules d’Europe et d’Afrique du Nord venait à peine d’entrer dans les bibliothèques de quelques naturalistes curieux. À l’exception de rares pionniers, les libellules suscitaient peu d’intérêt chez les amateurs. La photographie coûtait cher, et l’esthétique passait donc après.

Y’ADo! – Potes à vélo et motocyclette en quête de Demoiselles

Dès 1985, mon ami David m’entraînait avec sa motocyclette, moi accroché à son bras et sur mon vélo, pour rejoindre le Grand Lemps depuis Grenoble : une expédition de près de 80 km aller-retour et une côte mémorable. Mon vélo, lui, ne fonctionnait qu’à la force des jambes. Au bord de l’étang, je tenais les clés de détermination pendant que David procédait aux identifications sous la chaleur dauphinoise. J’aimais assez peu ces moments, mais j’ai énormément appris.

Extrait de mon carnet de terrain en date du 3 mai 1986 – J’ai avais noté l’adresse par la suite bien connue de tous, de Jean-Louis Dommanget associé au récent programme INVOD ainsi que l’observation de Sympecma fusca ce jour là

Le 3 mai 1986, jumelles en bandoulière, je montai une fois de plus à vélo à l’étang de Haute-Jarrie pour observer les oiseaux. J’y rencontrai pour la première fois de véritables odonatologues, filet à la main. Jean-Pierre Boudot et Gilles Jacquemin recherchaient Sympecma paedisca, espèce signalée autrefois dans le Grésivaudan. J’écoutai, intrigué et partageais leurs échanges, découvrant l’ampleur des lacunes dans la connaissance des libellules en général et la région. Le lendemain, avec David, nous imaginions un projet consacré aux odonates des Savoies et de l’Isère, reliant Grenoble et Annecy par une ligne imaginaire, espace fantasmé de liberté et de découvertes entre mes lieux de vie : mon université et ma maison. Les discussions se prolongèrent entre amis naturalistes les semaines suivantes, des articles nous furent envoyés, notamment ceux de Charles Degrange, mon professeur à l’université dont je découvrais la vocation odonatologique.

J’avais ensuite rencontré mon enseignant, un après-midi d’automne dans son bureau à Saint-Martin-d’Hères pour lui demander son avis et son autorisation pour fonder une association sur les Odonates. Fait remarquable, une Aeshna cyanea était entrée de manière impromptue par la fenêtre de son bureau ce jour là et j’appris que c’était un comportement habituel de l’espèce en automne. J’étais alors l’étudiant. Charles Degrange m’avait conseillé : « Monsieur Deliry, concentrez vous en priorité sur la préparation et la réussite de votre CAPES avant de créer une association sur les Odonates ». Il m’avait aussi encouragé malgré lui en augmentant plus encore ma curiosité pour ces insectes par ses récits et le partage enthousiaste de son expérience. Je n’ai pas écouté mon professeur, nous avons créé une association et j’ai raté le CAPES pour la seconde fois. En effet avons décidé en réunion le 5 novembre 1986 de répondre à la question : « une association, oui ou non ? ». Nous étions huit et nous avons dit « oui, nous le voulons ». Un mois plus tard le GRPLS était officiellement fondé.

Y’ADo! – Représentation symbolique de l’Æschne bleue en visite dans le bureau du professeur d’université, une émotion

Sympetrum : un nom, une revue, une mascotte

Le nom Sympetrum fut choisi en référence à un genre dont toutes les espèces françaises étaient connues dans la région. Il devient une mascotte apparaissant dans notre circulaire, surnommé « super-sympetrum » et une revue, simplement, Sympetrum. Au bout d’une bonne dizaine d’années, sur les conseils éclairés de de Bernard Pont, le nom habituel GRPLS fut remplacé par Groupe Sympetrum, un nom plus accessible qui devint rapidement celui sous lequel l’association est connue aujourd’hui.

Dès 1986 les grands projets du GRPLS sont lancés : atlas (Isère, Savoie, Haute-Savoie), liste rouge des libellules de l’Isère, revue scientifique, animations, participation au dossier de protection de la tourbière du Grand Lemps. La première circulaire, Le Sympétrum piémontais, paraît en janvier 1987. Des contacts sont établis avec Jean-Louis Dommanget, tandis que se structure une dynamique nationale autour d’INVOD et de la revue Martinia.

En 1987, cinq animations grand public sont organisées autour de Grenoble, souvent à portée de vélo. Dix ans plus tard, trois de mes professeurs d’université auront rejoint le Groupe Sympetrum. Aucun de mes collègues étudiants, en revanche, malgré mes tentatives répétées de leur faire entendre qu’étudier les libellules pouvait aussi relever d’une vertu.

Mon éditorial du Sympetrum n°10 – spécial 10 ans – Télécharger PDF

Construire avec peu, mais ensemble

Le GRPLS est né avec une armoire et une boîte aux lettres à la Maison de la Nature près du Muséum à Grenoble. On avait prévu un temps un aquarium pour étudier les nymphes et longtemps d’imprimer des auto-collants, la maquette étant prête. Pour l’aquarium nous ne l’avons jamais fait collectivement et l’auto-collant a dû mettre une trentaine d’année à sortir en impression. En tant que secrétaire, j’envoyais parfois du courrier presque quotidiennement. Les réunions étaient nombreuses et on y allait comme on allait au café du coin. On échangeait autant des idées que des enthousiasmes. Puis ensuite nous nous sommes un peu lassé en particulier quand nos actions se sont étendus à l’ensemble de la région Rhône-Alpes. Il n’est alors plus question de réunions à tous vents. Nous couplons rapidement déplacements devenus plus lointains, réunions et week-end partagés sur le terrain, en particulier lors des assemblées générales annuelles. J’aimais tout particulièrement ceux accueillis chez la famille Juliand en Ardèche car je savais que j’allais nager au milieu des Macromia entre deux ordres du jour et voir de magnifiques agrions orangés.

Nous avons préparé des projets qui tiennent dans la durée et qui nous ont bien occupé. Certains comme l’Atlas régional nous ont tenu en activité régulière jusqu’en 2008, soit une première vingtaine d’années. Nous n’étions guère plus d’une vingtaine de membres actifs par an, mais les dix premières années, 51 personnes différentes avaient adhéré.

Des fondations faites pour durer

Les premières années du Groupe Sympetrum ont posé des fondations qui ont traversé le temps : un fonctionnement fondé sur l’engagement bénévole, la liberté d’initiative, le partage des connaissances et une attention constante portée à la circulation de l’information. Chacun s’y investissait selon ses disponibilités, ses compétences et ses envies, dans un esprit où la gouvernance n’était jamais dissociée de la participation des membres.

Ce choix initial s’est accompagné d’un point d’honneur : rester une association indépendante, affranchie de toute logique financière structurante. Les libellules étaient alors un objet de curiosité, de recherche et de passion, bien avant de devenir, récemment, le support d’activités désormais régulièrelement professionnalisées, institutionnalisées ou monétisées.

À l’origine, le Groupe Sympetrum s’est construit avec peu de moyens matériels, mais avec une forte énergie collective, une liberté de ton et une sincère volonté de comprendre et de préserver. Ces valeurs ont façonné son identité et expliquent sans doute pourquoi, quarante ans plus tard, elles continuent de résonner chez celles et ceux qui s’y reconnaissent encore. Plus que jamais, l’enjeu est de préserver des espaces où la connaissance reste libre, discutée, partagée et construite collectivement, afin que les libellules restent un sujet de connaissance et de partage.

Quarante ans après sa création, nous aimerions que le Groupe Sympetrum parvienne à préserver encore pendant de nombreuses décennies un espace où la curiosité, la passion et le savoir se partagent librement autour des libellules.

Cyrille Deliry, Niort le 20 janvier 2026

#Sympetrum40ans – Ambiance d’une naissance : des ailes à pousser et des formes à améliorer dans le cadre d’un savoir chancelant – Y’ADo!