L’île Bourbon, aujourd’hui La Réunion, entre voyages naturalistes et science actuelle

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Terra icognita, il est probable que l’île ait été aperçue par des navigateurs portugais dès 1507 et visitée en 1513. Des navigateurs arabes médiévaux en parleraient aussi et des recherches récentes indiquent que des austronésiens, peuple qui a colonisé les îles du Pacifique étant à Madagascar il y a près de 3500 ans ont pu aussi visiter l’île. Elle était d’abord fondamentalement inhabitée, et ses premières apparitions sur les cartes seraient sous le nom de Santa Apolónia, toutefois il y a beaucoup d’incertitudes ainsi que des erreurs, sur les plus anciennes cartes traitant l’Océan Indien. En 1642, année du décès de Richelieu, elle entre dans les possessions françaises au nom du roi de France, alors Louis XIII, et prend le nom d’île Bourbon1. Elle est habitée de manière transitoire en 1646-49 et 1654-56 puis permanente dès 1662. Estienne Pau est le premier enfant né sur l’île en 16672 ; en 1665, un contingent de colons arrive sous l’autorité d’Étienne Regnault (16xx-1688), considéré comme le premier « gouverneur » de l’île. Saint-Paul est fondée à cette époque, et Saint-Denis vers 1669–1671, devenant chef-lieu officiel dès 1738. Dans un élan révolutionnaire, le nom de La Réunion est adopté en 1793. Après une cinquantaine d’années d’hésitations entre les deux noms et même celui d’île Bonaparte de 1806 à 1810, anglaise pendant de courtes périodes, c’est le nom actuel qui l’emporte en 1848.

L’ancienne biodiversité de l’île est relatée par le Sieur Du Bois (16xx-16xx), venu sur l’île en 1669, dans un ouvrage paru en 1674 ➚. On y trouve des récits d’oiseaux aujourd’hui disparus comme l’Ibis de La Réunion (Threskiornis solitarius) qui est attribué à une description faite par Edmond de Selys Longchamps en 1848 ➚. On l’a aussi appelé Dronte de La Réunion et improprement Dodo. Largement fantasmé, de vieilles illustrations l’illustrent comme similaire au célèbre Dodo de l’île Maurice (Raphus cucullatus), celui que Linné avait décrit parmi les Autruches (Struthio) en 1758 ! Un faux montage taxidermiste, trône même dans les vitrines du Muséum de Londres ➚. Il s’agit d’un Ibis comme les ossements tentent de le démontrer : aucun Dodo véritable n’a jamais été trouvés sur l’île de La Réunion. Le Dodo est à La Réunion, ce que le Dahu est aux Alpes.

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Il faut souligner avec Maillard (1862), un acte de protection d’espèce « précoce », avec un arrêté sur la chasse du 24 octobre 1767 qui défend de tuer les martins3, sous peine de 500 livres d’amende, et de chasser les cabris, cochons, pintades, etc. rappelé par un deuxième arrêté le 11 mars 1786. Le contexte est vraisemblablement associé à un oiseau utile pour le qualité de l’agriculture. A contrario et selon probablement une logique agricole similaire, un règlement daté du 28 avril 1769 demande à chaque habitant de fournir douze têtes d’oiseaux à gros bec et quarante-huit queue de rats chaque année. L’objectif paraissant de réduire significativement les populations d’animaux jugés nuisibles à l’agriculture.

Le dombiste, Philibert Commerson (1727-1773), botaniste du roi, mort bien trop jeune pour publier, a toutefois commencé un tour du Monde lors du voyage de Bougainville. Il est accompagné par Jeanne Barret (1740-1807), alors habilement travestie en homme ! Ce déguisement lui vaut la place de première femme a avoir fait le tour des océans. Le Cap Horn ayant été croisé, la supercherie est découverte à Tahiti – alors nommée Nouvelle-Cythère – et le couple est habilement laissé, « un quart de tour » plus loin, sur l’île Maurice en 1768. Consigné sur l’île Maurice, le botaniste Commerson explore l’île Bourbon voisine en 1771 d’où il ramène plus de 600 spécimens de plantes. Il décède en 1773 sur Maurice. Jeanne Barret boucle le tour du Globe vers 1775 en terminant le voyage avec son nouvel époux suite à un mariage en 1774 à Port-Louis, aux Mascareignes. Elle est finalement reconnue comme « exploratrice » botaniste par Louis XVI. Cette aventure extraordinaire est résumée par Dabonville dans la Garance voyageuse n°94 en 2011 ([➚]).

Rhinocéros de Versailles, au MNHN le 21 juillet 2007, avec Héloïse – © Cyrille Deliry (Histoires Naturelles)

L’île Bourbon est au XVIIIe siècle sur les routes des navires de la « Compagnie des Indes » fondée par Colbert en 1664 et c’est dans ce contexte que l’installation sur l’île Bourbon en 1665 devient stratégique pour le commerce maritime oriental entre la Métropole et l’Asie. Pour le sujet qui nous intéresse, Lacroix (1978) nous raconte des exemples d’animaux morts ou vifs en transit qui vont rejoindre les collections de Buffon ou les ménageries royales de Louis XIV à Versailles. Le « Rhinocéros de Versailles » passe trois jours à l’île Bourbon du 15 au 18 février 1770… et arrive à Versailles le 11 août 1770 après un périple chaotique. La même année il est question d’un Tigre qui restera après un séjour de deux mois à l’île Maurice, un mois supplémentaire sur l’île Bourbon. Pour l' »Éléphant de Joumone » la halte réunionnaise dure du 23 juillet au 8 août 1772, il parvient à destination accompagné son cornac, Joumone, en septembre de la même année. La lecture des archives maritimes devraient rendre compte de transports de collections naturalistes qui se faisait à l’époque parfois par caisses entières. C’est ainsi que les collections du botaniste Commerson dont il est question plus haut sont parvenues jusqu’à Paris. J’ai vu et photographié le spécimen naturalisé du Rhinocéros de Versailles qui a transité sur Bourbon en février 1770, visible au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris.

Planche 112 d’Edwards (1750)
avec Neurobasis chinensis

L’île Bourbon n’est en fait pas une colonie comme les autres. Aucun peuple ne l’habite et les premiers colons sont désignés. Son occupation progressive ne commence que dans les années 1660 sous l’impulsion de la France en exploration du Monde. Cette histoire est écrite au jour le jour dans les archives. Dans les livres les places sont chères sur les anciennes planches en couleur et les dessinateurs y associent au gré de leur inspiration des plantes et des animaux qui souvent n’ont rien à voir ensemble, sinon la même origine géographique. Cette façon de faire se retrouve sur les planches ornithologiques d’Edwards (1750), qui ajoute à l’oiseau une libellule que nous pouvons même déterminer (figure ci-contre montrant Neurobasis chinensis avec un oiseaux du Paradis). La même démarche se poursuit très largement à la fin du XVIIIe siècle ensuite. Auquel cas les Libellules sont les « héroïnes » de certaines planches accompagnées d’une plante choisie, accessoire décoratif mais tout autant scientifique. Le dessinateur de Saint-Denis, Antoine Roussin (1819-1894) ne déroge pas à cette habitude pour nombre de ses planches naturalistes (Tomas 2024). L’Album de l’île de La Réunion qui semble avoir été édité en plusieurs livraisons entre 1860 et 1868 ne représente pas d’Odonates. Plusieurs illustrateurs ont participé à cet ouvrage qui contient une cinquantaine de planches naturalistes ➚. Né en Avignon, le voici âgé de 23 ans, en 1842 sur l’île de La Réunion. Il y passera le reste de sa vie et devient professeur de dessin au Lycée impérial en 1855, aujourd’hui Lycée Leconte de Lisle. Il se passionne pour l’imprimerie et édite journaux, planches naturalistes et réalise des photographies ➚ qui illustrent le monde réunionnais au cours du XIXe siècle. Les explorations sont essentiellement du domaine de la botanique ou de la géologie et je ne les détaille pas plus.

C’est ici que se placent les premières connaissances sur les Odonates de l’île de La Réunion. La lecture attentive des échanges épistolaires entre Friedrich Ris (1867-1931) et Edmond de Selys Longchamps (1813-1900) que j’ai réalisée dans le cadre de la participation à un article sur la correspondance du naturaliste suisse (Seehausen & al. 2023) révèle clairement que le monde naturaliste de l’époque était le domaine d’importants échanges de spécimens livrés par caisses entières, les uns mettant à disposition des autres de collections entières de spécimens dupliqués à des fins de connaissance mais aussi de simple objectif de collections. On collectionnait les Libellules comme le faisait avec les Papillons ou à la manière des herbiers. Les caisses du botaniste Commerson tout comme le cas de Rhinocéros, Tigres et autres Oiseaux transitaient par l’île Bourbon/de La Réunion ou l’île de France, aujourd’hui Maurice. Fraser (1957) qui rédige la première véritable synthèse sur les Odonates de l’île de La Réunion ne connaît que trois articles, rédigés par Edmond de Selys Longchamps (1862, 1869 et 1871) et un général sur l’Afrique et Madagascar de Förster (1906). On doit envisager que c’est dans un contexte de « commerce naturaliste » depuis les fascinants territoires asiatiques que quelques boites se sont glissées dans les cales de navires de la Compagnie des Indes en transit par les ports mascarins. On lit en annexe de l’ouvrage très complet de Maillard (1862), la première présentation des Odonates faites pour l’île par Edmond de Selys Longchamps. La collection de Latreille comprend un spécimen de Libellula contracta et celle de Serville, Agrion punctum. Ce sont les plus anciens spécimens d’Odonates réunionnais connus.Louis Maillard (1817-1871) donne au célèbre odonatologue belge le fruit de ses récoltes, ce qui permettra à Selys de compléter l’annexe porté dans l’ouvrage général de Maillard (1862). Louis Mailllard ne rapporte que quatre espèces : Libellula flavescens, Libellula haematina, Anax mauricianus et Agrion senegalensis. Nous reconnaissons dans cette courte liste de six taxons dans l’ordre, Orthetrum stemmale, Pseudagrion punctum, Pantala flavescens, Trithemis haematina, Anax imperator mauricianus et Ischnura senegalensis. Je maintiens à mon habitude, Trithemis haematina comme une bonne espèce ici. de Selys Longchamps dans sa liste simple donné dans l’ouvrage de Pollen & van Dam (1869) ajouter les espèces suivantes : Zyxomma tillarga (Tholymis tillarga), Libellula tetra (Diplacodes lefebvrei), Agrion insulare (Coenagriocnemis insularis) et Telebasis glabra (Ceriagrion glabrum). Le nombre d’espèce est passé à dix. Dans son ouvrage de 1871, il complète son travail antérieur en ajoutant les descriptions scientifiques d’Agrion [?] insulare et d’autres espèces ne concernant pas La Réunion : même nombre d’espèces au total. Förster en 1906 décrit Pseudagrion sikorae de l’île de La Réunion, taxon qui est confondu avec Africallagma glaucum selon la littérature mais qui pourrait au moins être un écotype propre à cette île et différent des formes africaines (Deliry [2025]). Je n’ai pas mis la main sur l’ouvrage de Fraser (1957)… c’est une Histoire Naturelle à suivre et la synthèse résumée est mise à jour dans les pages de La Selysienne ou sur les Odonates du Monde (Deliry [2026]).

Cyrille Deliry (Histoires Naturelles) – L’Houmeau (Charente-Maritime) les 14 et 15 février 2025

Quelques références

  • [Anonyme 2023] – L’héritage botanique de Commerson à La Réunion. – Mémento, 1er octobre 2023. – En ligne, actualité
  • Dabonville C. 2011 – Philibert Commerson et Jeanne Barret, un couple de botanistes hors du commun. – La Garance voyageuse, 94 : 12-18. – [pdf en ligne]
  • de Selys Longchamps E. 1848 – Résumé concernant les Oiseaux brévipennes mentionné dans l’ouvrage de M. Strickland sur le Dodo. – Revue zoologique, Société Cuvérienne, J. mensuel, octobre 1848 : 292-295. – En ligne BnF Gallica
  • de Selys Longchamps E. in Maillard L. 1862 – Notes sur l’île de la Réunion (Bourbon). – Annexe K, Névroptères. : 32-35.
  • de Selys Longchamps in Pollen F.L. & van Dam D.C. 1869 – Recherches sur la Faune de Madagascar et de ses dépendances. – de Selys Longchamps E. In : Partie 5. – Insectes de Madagascar : Odonates recueillis à Madagascar, aux îles Mascareignes et Comores : 1869  : 3 + 15-25. – En ligne BHL
  • de Selys Longchamps E. 1871 – Note sur plusieurs Odonates de Madagascar et des îles Mascareignes. – Revue et magasin de Zoologie, sér. 2, XXIII : 175-183. – En ligne BnF Gallica
  • [Deliry C. 2025] – Africallagma glaucum. – La Selysienne, Blog, 18 août 2025. – Blog en ligne
  • [Deliry C. 2026] – Libellules de La Réunion – In : Odonates du Monde (Histoires Naturelles) (2004-[2026]) – Version 73434 du 07.01.2026. – odonates.net
  • Edwards G. 1750 – A Natural History of Birds. Partie III. – London. – [présentation sur les Odonates du Monde]
  • Dubois (Sieur) 1674Les voyages faits par le sieur D.B. [Du Bois] aux Iƒles Dauphine ou Madagaƒcar, & Bourbon ou Maƒcarenne, és années 1669, 70, 81 & 72. – Claude Barbin, Paris : 234 pp. – En ligne BnF Gallica.
  • Förster F. 1906 – Die Libellulidengattungen von Afrika und Madagaskar. – Jahresbericht Mannheimer Vereins Naturkunde, 71/72 : 1-67. – En ligne BHL
  • Fraser F.C. 1957 – Odonata and Neuroptera of Réunion. – Mém. Inst. sci. Madgagascar, Série E, 8 : 15-28.
  • Lacroix J.B. 1978 – L’Approvisionnement des ménageries et les transports d’animaux sauvages par la Compagnie des Indes au XVIIIe siècle. – Rev. franà. d’Hist. d’Outre-Mer, LXV, n°239 : 153-179. – En ligne, pers∃e
  • Roussin A; 1860-68 Album de l’île de La Réunion… – impr. Roussin, Saint-Denis.
  • Seehausen M., Turiault M., Fliedner H. & Deliry C. 2023 – “A nice old greybeard” – Friedrich Ris’ correspondence archived at the Senckenberg Museum Frankfurt/Main, Germany. – Intern. Dragonfly Fund, Report, 180 (1er juillet 2023) : 1-84. – En ligne
  • [Tomas M. 2024] – « L’Album de Roussin » ou le regard d’une élite savante locale sur la nature réunionnaise au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle. –Tropic, revue électronique de Lettres et Sciences Humaines, 15 : en ligne, Univ. Réunion
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https://odonatagallica.com/africallagma-glaucum-la-demoiselle-des-hauts-de-la-reunion
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  1. Dans les faits le Cardinal Richelieu donne le 24 juin 1642 concession pour dix années à la Compagnie de Lorient de l’île de Madagascar et autres îles adjacentes pour y ériger colonies et commerce et en prendre possession au nom du roi de France. Ce n’est qu’en septembre 1643. ↩︎
  2. Estienne Pau est désigné comme fils de Pierre Pau (16xx-1670) et d’Anne Billard. Certains historiens pense que Pierre Pau est le premier européen, son domestique, installé en novembre 1763 en compagnie de Louis Payen (~1640-16xx). Il y avait alors deux français et une dizaine de malghaches installés la localité de Saint-Paul, d’abord à la Grotte des premiers français. Les maghaches se révoltent et partent dans les bois. D’autres considèrent qu’il serait arrivé avec son épouse entre 1765 et 1767. Le Lycée Louis Payen dans le centre de Saint-Paul, porte le nom du premier européen clairement identifié et volontairement installé sur l’île. ↩︎
  3. Selon Maillard (1862), dans ses Notes sur l’île de la Réunion (Bourbon), le Martin triste (Acridotheres tristis) aurait été introduit à Bourbon vers 1765 par Pierre Poivre, dans le but de lutter contre les sauterelles ravageant les cultures. Cette introduction, associée à une perception utilitaire de l’espèce, explique que les arrêtés de 1767 et 1786 protègent spécifiquement les « martins » vis-à-vis de la chasse. Les textes disponibles indiquent que Maillard mentionne ce rôle agricole utile, ce qui conforte l’identification des martins des textes anciens comme l’espèce introduite plutôt que des oiseaux indigènes tels que le Bubul de Bourbon (Hypsipetes borbonicus), alors tout à fait commun, aussi désigné alors sous le nom de « martins ». Ce dernier a toutefois pu profiter de la confusion populaire ambiantes entre les deux oiseaux. ↩︎