Quelle est la première mention valide du groupe-famille associé aux Protoneuridae ?

Nomina Odonata – Cyrille Deliry

23 juin 2026, révisé le 16 octobre 2026

John Abbott (in litt., 17 juin 2026) fait suivre à Dennis Paulson et moi-même une question de John Tann (in litt., 11 juin 2026) qui interroge sur la date et de la mention valide du groupe-famille associé aux Protoneuridae. Il précise que de Selys Longchamps (1857 : 470) forge le genre Protoneura puis désigne en 1871 (p. 415) la Legio Protoneura (incl. Platysticta, Disparoneura, Protoneura, Neoneura…), Jacobson & Bianchi (1905 : 726 + 836) reconnaissent formellement les Protoneurinae, et Tillyard (1917) élève au rang de sous-famille les légions selysiennes et redécrit les Protoneurinae. Il produit les deux passage du texte de Bianki (1904 : recte hic) qui désigne la sous-famille des Protoneurinae.

page 726 extrait de Bianki (1904)
page : 836 extrait de Bianki (1904)

1857 – Le genre Protonevra [protonyme : sic !] est publié dans les deux éditions, française et espagnole sur les Odonates de Cuba, des parties entomologiques de l’ouvrage de Ramón de la Sagra qui traite globalement de ladite l’île. L’édition française est attestée comme disponible au plus tard le 24 octobre 1857 (Low & al. 2013, d’après notamment la Bibliographie de la France, Anonyme 1857). L’édition espagnole, dont la page de titre porte 1856, n’a pu paraître qu’en 1857 et semble avoir été diffusée à la fin d’octobre ou postérieurement. Les données disponibles rendent donc probable une légère antériorité de l’édition française, sans que la date exacte de mise en circulation des deux textes puisse être établie au jour près. Les deux contiennent néanmoins la description disponible du genre Protonevra par de Selys Longchamps en 1857. Dans les deux versions le genre est marqué « de Selys N.G. », nommé Protonèvre dans la version en français. Une seule espèce est désignée : Protonevra capillaris (Rambur, 1842). Dès cette description première Edmond de Selys Longchamps évoque d’autres espèces de l’Amérique méridionale. Dans la conception hiérarchique particulière d’Edmond de Selys longchamps, Protonevra constitue implicitement un « grand genre » comprenant deux unités subordonnées, correspondant aux Argia Rambur, 1842 [écrites Argya] et à Protonevra de Selys Longchamps, 1857 au sens restreint. Pour rendre l’organisation particulière de l’époque avec une notation moderne, j’écris ce concept de sous-genre selysien ainsi : [Protonevra] Argya et [Protonevra] Protonevra. Agrion capillare Rambur, 1842, seul taxon nominal inclus dans le Protonevra au sens strict de 1857, devient l’espèce type par monotypie.

Notons accessoirement ici que de Selys Longchamps emploie la graphie Argya pour le genre Argia Rambur, 1842. Cette forme est attribuée à de Selys Longchamps dès 1854 par les nomenclateurs modernes (Argya Selys, 1854, généralement placé en synonymie de Argia : Catalogue of Life ou GBIF qui renvoient au volume 9 des Mémoires de la Société royale des Sciences de Liège), puis elle est employée avec certitude par de Selys Longchamps en 1857 dans les Odonates de Cuba. Sa récurrence dans les textes et dans le matériel ancien des collections Selys–Hagen montre qu’il ne s’agit vraisemblablement pas d’un lapsus ponctuel, mais d’une graphie intentionnelle, voire d’une émendation graphique personnelle de Argia. Le motif exact de cette substitution de i par y n’est toutefois pas expliqué par l’auteur et, en l’absence d’une justification explicite, Argya doit être considéré prudemment comme une orthographe subséquente de Argia Rambur, 1842 plutôt que comme un nom générique autonome. Cette graphie apparaît notamment sur des étiquettes anciennes : Garrison & von Ellenrieder (2019) transcrivent, sur l’holotype de Heteragrion beschkii Hagen in de Selys Longchamps, 1862, l’étiquette « Brazil / Neu Freiburg Beschke / Argya aurantiaca » ; ils rapportent également, d’après Williamson (1919), une femelle de la collection Hagen ([1867]) portant l’étiquette manuscrite « Argya signata nob. », spécimen ultérieurement rapporté à Heteragrion flavovittatum. Ces témoignages confirment que Argya appartenait bien à l’usage taxonomique du cercle Selys–Hagen et n’était pas une coquille isolée de 1857. Les étiquettes en question correspondent à des collections de années 1850-1860. La forme Argya apparaît encore dans des ouvrages zoologiques généraux, par exemple dans le Handbuch der Paläontologie (1880–1893), ce qui montre qu’elle n’a pas disparu de la littérature et on en trouve encore des traces comme nous l’avons vu chez Williamson (1919) ou Garrison & von Ellenrieder (2019). Notons en outre que Argya Lesson, 1831 était déjà disponible pour un genre de Passeriformes, aujourd’hui placé dans les Leiothrichidae (Lesson 1831 : 402). Il est donc heureux que la graphie Argya Rambur, 1842 proposée par de Selys Longchamps ne soit pas maintenue, car elle est homonyme.

Edition française de Odonates de Cuba (1857) déjà parue le 24 octobre 1857
Edition espagnole des Odonates de Cuba (1857), probablement édité à quelques jours près en octobre ou en novembre 1857, possiblement après l’édition française

1871 – de Selys Longchamps (1871) ne donne dans cet article que des listes et éléments statistiques sur le Névroptères Odonates. La famille III (Agrionidae) comprend la sous-famille 2 (Agrionina) avec la Légion 6 (Legio Protoneura). Cette dernière comprend trois grands genres Platysticta, Alloneura et Protoneura. Cette légion 6 n’est pas décrite et correspond théoriquement à un groupe-famille hétéroclite, non strictement limité à Protoneuridae au sens moderne. Le nom ne peut être daté de 1871, faute de description précise. De plus je démontre plus loin que le groupe-famille a bien été isolé antérieurement en 1860;

1886 – On trouve dans la révision du Synopsis des Agrionines, la 4e légion Protonevra avec les genres Platysticta, Allonevra, Neonevra et Protonevra. La Legio Protonevra est ici tout à fait décrite (de Selys Longchamps 1886 : 143-144). Son organisation et composition est conforme à celle annoncée dans les statistiques (de Selys Longchamp 1871). Une information est toutefois donnée, la légion est déjà dans un ouvrage de 1860 (Synopsis). Une description par rebond de la sous-division est donnée en effet dans ce premier ouvrage. Ainsi la révision de 1886 confirme rétrospectivement la bonne attribution : de Selys Longchamps titre sa section « 4me Légion — PROTONEVRA » et renvoie expressément à « Selys, Syn. 1860 », montrant qu’il considérait lui-même la légion comme établie dans son Synopsis de 1860.

La forme actuellement adoptée Protoneura représente la graphie ultérieure devenue usuelle de Protonevra. L’alternance -nevra/-neura correspond à l’alternance historique v/u, dont l’ICZN donne précisément « neura, nevra » comme exemple à l’art. 58.4. Cette démarche est la même pour Allonevra / Alloneura ainsi que pour Neonevra / Neurneura, cités dans le paragraphe précédent.

Révision du Synopsis (de Selys Longchamps 1886)
Synopsis de 1860 – Légion Protonevra

La Legio Protonevra de Selys Longchamps, 1860 constitue un nom du groupe-famille au sens de l’ICZN : la “légion”, rang supragénérique inférieur à la super-famille, relève du family group (art. 35.1) ; à ce rang particulier son suffixe n’est pas réglementé (art. 29.2), et, pour un nom antérieur à 1931, sa formation à partir du genre disponible Protonevra constitue une indication suffisante (art. 12.2.4). L’auteur et la date du nom du groupe-famille doivent donc être rapportés à de Selys Longchamps, 1860, plutôt qu’à Bianki, 1904 (ou Jacobson & Bianchi, 1905). Les Protoneurinae de Bianki (1904) (cités de manière erronée sous Jacobson & Bianchi, 1905) ne constituent pas de nouveaux noms du groupe-famille : ce sont des emplois ultérieurs, au rang de sous-famille, du nom dont l’auteur et la date remontent à de Selys Longchamps (1860), conformément au principe de coordination du groupe-famille.

Conclusion : nous avons donc le groupe-famille identifié avec sa première date de description Protoneuridae de Selys Longchamps, 1860 (ad Legio Protonevra)

Références

  • Anonyme 1857 – Ramon de la Sagra. – Histoire physique, politique et naturelle de l’île de Cuba ; par M. Ramon de la Sagra […] 78, 79 et 80e livraisons. Insectes. – Bibliographie de la France, Journal général de l’Imprimerie et de la Librairie, sér. 2, 1 (43), 24 octobre 1857 : 517–532.
  • Bianki Y.L. 1904 – [Odonates] – Прямокрылые и ложносетчатокрылые Российской империи и сопредельных стран – [Orthoptères et Pseudoneuroptères de l’empire russe et des pays voisins.] (en russe) – De Vriena, St Petersburg : 953 pp. – Consultation / téléchargements : odonates : ONLINE / PDF
  • de Selys Longchamps E. & Hagen H.A. 1854 – Monographie des Caloptérygines. – Mémoires de la Société royale des Sciences de Liège, 9. – [Citation alternative]
  • de Selys Longchamps E. & Hagen H.A. 1854 – Monographie des Caloptérygines. –  Muquardt, Brussels & Leipzig : XI + 291 pp., 14 pl. – ONLINE
  • de Selys Longchamps E. 1857 – Odonates de Cuba. – In : Guérin-Méneville, F.E. (ed.). – Animaux articulés à pieds articulés. – in : Ramón de la Sagra (ed.) – Histoire physique, politique et naturell de l’Île de Cuba. – Paris, A. Bertrand : 436–472. – ONLINE
  • de Selys Longchamps E. 1860 – Synopsis des Agrionines. Dernière légion : Protonevra. – Bull. Acad. r. Belg., Série 2, 10 : 431-462. – ONLINE
  • de Selys Longchamps E. 1871 – Aperçu statistique sur les Névroptères Odonates. – Transactions of the Entomological Society of London, 19: 409-416. – ONLINE
  • de Selys Longchamps E. 1886 – Révision du Synopsis des Agrionines. Première partie. – Hayez, Bruxelles : 233 pp. – ONLINE
  • de la Sagra R. 1857 – Historia fisica politica y natural de la Isla de Cuba. Secunda parte Historia Natural, Tomo VII. Crustaceos, Aragnides é Insectos. – Arthus Bertrand, Paris, (1856) : « Odonates de Cuba » par de Selys Longchamps E. : 183-200. – ONLINE
  • Garrison R.W. & von Ellenrieder N. 2019 – Types of Odonata housed at the Museum of Comparative Zoology at Harvard University. – International Dragonfly Fund Report, 134 : 1-147. – PDF LINK
  • Lesson R.P. 1831 – Traité d’ornithologie, ou Tableau méthodique des ordres, sous-ordres, familles, tribus, genres, sous-genres et races d’oiseaux. – Paris, F.-G. Levrault, vol. 1 : xxxii + 659 pp. – [Argya : page 402 dans la livraison de ~ mars 1831]
  • Low M.E., Ng P.K. & Evenhuis N.L. 2013 – Names and publication dates of the Brachyura in F.É.Guérin (Guérin-Méneville) (Crustacea : Decapoda). – Zootaxa, 3736 (2) : 101–127.
  • Tillyard R.J. 1917 – The biology of Dragonflies. – Cambridge, univ. press : 396 pp. – PDF LINK
  • Williamson, E.B. 1919 – Results of a collecting trip to Colombia, South America, by H.B. Williamson and J.H. Williamson. II. A contribution to the study of the species of the genus Heteragrion Selys. — Occasional Papers of the Museum of Zoology, University of Michigan, 68 : 1–88.
Protoneura cara – Mexique le 3 janvier 2016
©© by – Laura Gaudette – Wikimedia commons (iNaturalist)

Citation – Deliry C. 2026 – Quelle est la première mention valide du groupe-famille associé aux Protoneuridae ? – Nomina Odonata, 16 octobre 2026 (première édition le 23 juin 2026). – ONLINE