1555 est la véritable date de la fondation du zoonyme Libella

Depuis des années j’avais établi que le terme Libella formé pour les Odonates se trouvait chez Rondelet (1558). Or, alerté par de nouvelles lectures faites les 25 décembre 2025, j’ai cru qu’il était antérieur de quelques années et qu’il était chez Pierre Belon du Mans au début des années 1550.

Ce n’est pas exactement le cas et l’intuition venant de la présentation de Jean-Yves Cordier ([2017]), j’ai creusé la question pour lire que Libella se trouvait associé aux Odonates en 1555 sous Libellam fluviatilem (Rondelet 1555) (ici au singulier de l’accusatif). Les relations connues avec le Requin-marteau telles que l’avais signalées pour Rondelet (1558) avec qui le zoonyme Libella est partagé permettent avec un autre nom Ζὐγαινα (lire Zygaina) de montre avec Cordier ([2014]) que ce terme remonte à l’Antiquité, de même que Libella, alors associé uniquement au Poisson. L’étymologie est donnée par Cordier ([2014]) qui commente le genre Zygaena Fabricius, 1775 qui désigne alors des papillons bien connus sous le nom de Zygènes. Dans les années 1550, Zygaena désigne chez plusieurs auteurs le Requin-marteau (Sphyrna zygaena) dont le nom signifie littéralement « marteau / joug, par extension balance ». Comme nous l’apprend Cordier ([2014]), il se trouve chez Aristote (343 BP) simplement cité dan le livre II, chapitre 11 que ce sélacien avait la vésicule près du foie1. Cordier ([2014]) pense que chez les papillons nommés Zygènes, ont pour les auteurs anciens du XVIIIe siècle (Linnaeus, Fabricius) un rapport avec le joug / balance, voire équilibre ce qui est repris chez nos Odonates, nommés Libella par Rondelet (1555), et là il n’y a aucun doute sur la paternité de l’application de ce zoonyme, ni même sur son étymologie comme le développe Rondelet (1558).

Montage rapprochant les illustrations prises chez Rondelet (1558), deux sujets zoologiques qui convergent pour le même motif vers le nom antique Libella pour le Requin-marteau et le nom donné par Rondelet pour la larve de Zygoptère
Rondelet (1555) : pp. 212-213

Ainsi Rondelet (1555 : 213) dit clairement dans con chapitre De Libellula fluuiatilis : Je choisi de nommer Libellam fluviatilem cet insecte pour la similitude avec l’instrument d’ouvrier et avec le Libella marina. Cette petite bestiole a la forme de la lettre « T », il a trois pattes de chaque côté, sa queue est divisée en trois appendices qui sont de couleur verte, conçues pour nager tout comme les pattes / Insectum hoc libellam fuviatilem libuit appellare, à similitudine quae illi est cum fabrili instrumento, et cum Libella marina. Haec bestiola parva est admodum T literae figuram referens, pedes ternos utrinque habet, Cauda in tres appendices definit, quae viridi sunt colore, iisdem et pedibus natat. La confirmation se trouve dans son ouvrage écrit en français (Rondelet 1558) comme je l’avais déjà souligné : « Ce petit inƒecte ƒe peut appeler Libella fluviatilis [donc il en forge bien le nom] pour la similitude qu’il ha avec le poiƒƒon marin nommé Zigæna ou Libella, pour la figure faite avec vn Niueau, duquel vƒent les Architectes, lequel auƒƒi en Italie s’appelle poiƒƒon Marteau. Ceƒte beƒte eƒt fort petite, de la figure d’vn T, ou d’vn Niveau aiant trois pieds de chacque coƒté. La queüe finiƒt en trois pointes vertes deƒquelles, é des pieds elle nage. » Libella fluviatilis (singulier du nominatif) sont des larves de Zygoptères et à mon avis inspirés de celles de Calopteryx, larves spectaculaires, comme l’évoque le terme fluviatilis (com. pers., 21 octobre 2024), sont aussi présentés par Rondelet, sous le nom de Marteau d’eau douce ou Niueau d’eau douce (Rondelet 1558 : chapitre XXXV). L’illustration qui se trouve chez Rondelet ne fait pas de doute sur la correspondance avec une larve de Zygoptère. J’avais repéré que le chapitre suivant (XXXVI : Rondelet 1558) parlait de Mouches d’eau douce qui ont quelques rapports partagés avec les imagos et d’autres insectes inféodés aux habitats aquatiques. On pourrait isoler de son texte latin (Rondelet 1555 : XL : 213) tout comme du texte français (Rondelet 1558 : XXXVI : 158) les caractéristiques propres aux Odonates, plutôt qu’à d’autres insectes. Il m’apparaît plus pertinent que ce jeu d’esprit certes utile, de rappeler le titre du mémoire dédié aux Odonates, tels que nous les désignons désormais de René Antoine Ferchault de Réaumur (1742) : Des mouches à quatre aisles nommées Demoiselles. Sans prendre le temps de vérifier dans l’édition française de 1558, je constate le rapproche, chapitre XXXVIII (page 212) avec un autre zoonyme qui est Cicada fluuiatilis et à regarder de plus près d’envisager que le spécimen illustré évoque grossièrement une larve d’Anisoptère quelque peu courte, mais acceptable par exemple pour un quelconque Libellulidé mal proportionné. Et là, comme un eureka de me souvenir d’avoir déjà lu quelque part la relation Cicada / Odonates. Quelques recherches me permettent de retrouver rapidement que j’avais lu ce nom chez Ray (1710) qui après sa liste numérotée de 23 « espèces » ajoute une série non numérotée avec entre autres, Cicada aquatica désignée chez Muffet (1589-902 : 321). Evidemment j’ouvre le travail de l’auteur anglais et de découvrir dans une page que je n’avais feuilletée, très justement la 321, une représentation sous deux angles différents d’une larve d’Anisoptère de type Aeschnidés, tout proche d’ailleurs de ce qui ressemble à une copie à peine modifiée du dessin de Rondelet (1558 : 212). Je n’avais jamais repéré cet larve Aeschnidé !. Le texte en latin de Muffet commence page 320 et se poursuit à la page suivante avec les illustrations indiquées ici (livre 2) : Cap. XXXVIII – De Locusta, Scorpio, Notonecta, Cicada, Anthreno, Forƒicula, Lacerta, Corculo, & Pedicula aquaticis. Deux chapitres supplémentaires viennent suivre en développant en latin des insectes aquatiques. Une lecture et une traduction attentive croisée avec les interprétations des auteurs pré-linnéens, évidemment plus du sens historiquement et de l’oralisation que nous, devrait permettre de pouvoir affiner les options ajoutées ici.


  • Aristote ca.343 BC – Historia animalium. – éd. moderne, Balme, Loeb Classical library (1965).
  • [Cordier J.Y. 2014] – Zoonymie du nom de genre des Zygènes, Zygaena Fabricius. – Le blog de Jean-Yves Cordier, 8 novembre 2014. – ONLINE
  • [Cordier J.Y. 2017] – Zoonymie pré-linéenne des Odonates : origine du nom Libellula, Linnaeus, 1758. – Le blog de Jean-Yves Cordier, 19 décembre 2017. – ONLINE
  • de Réaumur R. 1742 – Mémoire pour servir à l’histoire des Insectes. Onzième mémoire. Des mouches à quatre aisles nommées Demoiselles. – Imprimerie royale, Paris [Demoiselles] : 387-457.
  • [Deliry C. 2020] – Nommer les Libellules, historique ancien. – Odonates du Monde, en ligne.
  • [Deliry C. 2022a] – Noms des Libellules. – Histoires Naturelles, 26 mars 2022 (complété le 13 juin 2024).
  • [Deliry C. 2022b] – Dragonflies et Libellules… même combat symbolique. – Histoires Naturelles (Blog), 26 mars 2022.
  • [Deliry C. 2025] – ξάγινας : un pseudo-nom grec de la libellule chez Thomas Muffet et ses implications philologiques. – Odonates du Monde, en ligne, 25 décembre 2025. – ONLINE
  • Linnaeus C. 1735Systema Naturae. 1ère édition. – Lugduni Batavorum.
  • Muffet T. 1589-90 [1634] – Insectorum sive Minimorum Animalium Theatrum. – Réd. ca.1589-90, éd. 1634 – Londini. – ONLINE
  • Muffet T. 1634 – Insectorum sive Minimorum Animalium Theatrum. – Londini (réd. ca.1589-90).
  • Ray J. 1710 – Historia insectorum. – Londoni, Impensis A. & J. Churchill, [Libella] : 47-53 + 140.
  • Rondelet G. 1555 Universae aquatilium historiae pars altera : cum veris ipsorum imaginibus. – Bonhomme, Lugduni.
  • Rondelet G. 1558 – L’Histoire entière des Poissons. – Bonhomme, Lion.

  1. Cordier ([2014]) extrait – Τῶν δὲ δεχομένων τὴν θάλατταν καὶ ἐχόντων πλεύμονα δελφὶς οὐκ ἔχει χολήν. Οἱ δ´ ὄρνιθες καὶ οἱ ἰχθύες πάντες ἔχουσι, καὶ τὰ ᾠοτόκα καὶ τετράποδα, καὶ ὡς ἐπίπαν εἰπεῖν ἢ πλείω ἢ ἐλάττω· ἀλλ´ οἱ μὲν πρὸς τῷ ἥπατιτῶν ἰχθύων, οἷον οἵ τε γαλεώδεις καὶ γλάνις καὶ ῥίνη καὶλειόβατος καὶ νάρκη καὶ τῶν μακρῶν ἔγχελυς καὶ βελόνηκαὶ ζύγαινα / Parmi les animaux qui avalent l’eau de la mer et qui ont un poumon, le dauphin n’a pas de fiel ; mais les oiseaux et les poissons en ont tous, ainsi que les quadrupèdes ovipares; seulement ils en ont, comme on peut croire, en plus ou moins grande quantité. Quelques poissons ont cette vésicule dans le foie, comme les squales ou chiens de mer, le glanis, la rhina, la raie lisse, la torpille, et parmi les poissons allongés, l’anguille, l’aiguille et la zygène (Aristote 343 BP). ↩︎
  2. ,Bien que rédigé en 1589-1590 l’ouvrage n’a été imprimé en définitive en 1624 (Muffet 1624). ↩︎