Lecture commentée de l’article de Dumont (1972) sur Calopteryx xanthostoma, selon de nouveaux regards

Dumont H.J. 1972 – The taxonomic status of Calopteryx xanthostoma (Charpentier, 1825)(Zygoptera: Calopterygidae). – Odonatologica, 1 (1) : 21-29.

Résumé (traduction libre) – Pour les raisons suivantes, Calopteryx xanthostoma (Charp.) devrait être considéré comme une espèce distincte : (1) La coloration de ses ailes est stable. Tous les cas de formes intermédiaires avec splendens splendens mentionnés précédemment correspondent à splendens ou à caprai, et non à xanthostoma ; (2) La tache colorée sur les ailes n’apparaît que quelques jours après l’éclosion. Chez splendens, y compris les « formes intermédiaires », elle est présente dès le début ; (3) Là où les deux espèces partagent la même zone, on observe une différence dans le choix de l’habitat ; (4) La couleur de la partie ventrale des derniers segments abdominaux est jaunâtre chez xanthostoma, blanchâtre chez splendens selon Heymer (1971). C’est un caractère important pour l’isolement reproductif, probablement aussi important que la tache alaire elle-même ; (5) L’aire de répartition de cette espèce se situe largement en dehors de celle de Calopteryx splendens et de ses sous-espèces. C’est la même zone que celle occupée par un certain nombre de libellules, dont la spécificité n’a jamais été remise en cause et qui sont très caractéristiques de cette région.

Les espèces du genre Calopteryx en Europe ou dans le Bassin méditerranéen ne présentent pas d’identité morphologique claire ou sensible : appendices anaux du mâle, son organe copulateur, pronotum de la femelle, son ovopositeur, aucune différence n’est lisible selon les différentes espèces ou sous-espèces. Si on s’arrêtait à ces éléments, classiquement utilisés chez les autres Odonates on aurait théoriquement une seule espèce en Europe. Des critères ont été explorés partiellement selon les taxons comme la nervation en particulier des zones postcostales, comme la taille des tubercules postoculaires. Les clés récentes (Conci & Nielsen 1956, Aguesse 1968) se basent sur des caractères comme la forme des ailes, la taille et l’étendue de la marque colorée chez les mâles, parfois la [zone assombrie] des femelles ou encore la couleur du ventre abdominal terminal des mâles ([catadioptre]). Ces caractères n’étant pas structurels ils laissent beaucoup d’auteurs insatisfaits et ils n’ont pas été correctement utilisés. L’attribution des sous-espèces paraîtra arbitraire et H.J. Dumont préconise dans son article de réfléchir aux moyens conduisant les espèces à l’isolement reproductif. La méthode se fondant sur des critères morphologiques comme moyen d’isolement reproductif est généralisée chez les Odonates. Pour l’auteur, les Odonates, étant des animaux qui se guident à vue, il apparaît bizarre [qu’on croit] qu’elles n’utilisent pas davantage les stimuli visuels [pour cet isolement]. Chez les Calopteryx il convient de souligner l’importance de « parades nuptiales » complexes, tout comme c’est le cas chez de nombreuses espèces d’Oiseaux et les éléments de coloration y interviennent. Des études récentes viennent le confirmer pour les espèces de ce genre.

Dumont (1972) fait un historique de la désignation du taxon xanthostoma par les auteurs. Edmond de Selys Longchamps (de Selys Longchamps & Hagen 1850 : 22) en fait une sous-espèce : Calopteryx splendens xanthostoma, une présentation qui a été par la suite acceptée par la plupart des auteurs. Toutefois on trouve selon Dumont (1972) en 1854 (de Selys Longchamps 1854 : 140 : recte : vérifié in de Selys Longchamps & Hagen 1850 : 140 : com. pers. 10 août 2026) le commentaire suivant : « J’aurais été très disposé à considérer le xanthostoma comme une espèce distincte, si j’avais eu sous les yeux des spécimens qui se situent à mi-chemin entre les deux races » (il parle de xanthostoma et de splendens). Les spécimens intermédiaires ont été désignés comme des sous-variétés intermédiaires qui ont été désignées par Capra (1945) comme une sous-espèce : Calopteryx splendens intermedia Capra, 1945 (nec de Selys Longchamps 1853), puis revus par Conci & Nielsen (1956) sous Calopteryx splendens caprai. Ce dernier est selon Dumont (1972) un taxon douteux car la marque alaire des mâles est variable et les études chromosomiques de Kiauta (1971) montrent aussi une variabilité. Lacroix (1919 : 100) dit que dans la région de l’Ouest, on trouve tous les intermédiaires entre la race septentrionale ([splendens]) et xanthostoma, précisant qu’il a pu dans sa collection constituer une série très intéressante. La série de Lacroix provient notamment de la Boutonne (Charente), laquelle est le lieu de la découverte de son énigmatique Calopteryx splendens faivrei. Dumont précise qu’il s’est rendu sur la Boutonne en juin 1969. Il y a vu une population de Calopteryx splendens présentant des marques alaires très variables, toutefois sur des centaines de spécimens, pas un seul n’est typique de xanthostoma, certains présentant un apex quasi coloré, mais toujours bordé d’une fine zone hyaline. Dumont a toutefois trouvé sur la rivière de la Charente, un cours d’eau bien plus grand, des Calopteryx xanthostoma au niveau d’Angoulême, de même que sur la Dordogne et le Lot, ainsi que sur la Célé où les populations sont denses. Sur un petit affluent du Lot il a trouvé Calopteryx splendens caprai. Les observations de Dumont (1972) montrent que toutes les populations de Calopteryx xanthostoma sont parfaitement homogènes et caractérisées, alors que celles de Calopteryx splendens caprai sont très variées, et sans aucun xanthostoma en leur sein. La variabilité ne concerne pas xanthostoma qui est un taxon stable en termes de coloration alaire. L’auteur souligne l’importance et la valeur supérieure du terrain pour résoudre une telle énigme et que le seul examen des collections de musée rendent le résultat plus confus. Cette homogénéité à la caractéristique particulière de xanthostoma à acquérir chez les mâles une coloration « lentement » au cours de la maturation forment deux arguments en faveur d’une bonne espèce. de Selys Longchamps & Hagen (1850 : 140) avait déjà identifié cette caractéristique : « les mâles très jeunes ont les ailes complètement transparentes… la race septentrionale ([splendens]) même n’offre jamais cette complète absence de bande enfumée ». Dumont (1972 : 25 : fig.2) donne une série provenant de la rivière Célé montrant cette « lente » maturation. En troisième preuve d’espèce particulière, Dumont précise qu’ils ne partagent jamais les mêmes localités. Dans le sud-ouest de la France les xanthostoma préfèrent les grandes rivières, alors que les splendens caprai sont sur des cours d’eau plus réduits. Un quatrième critère a été énoncé par Heymer : les xanthostoma ont le [catadioptre] jaune, alors qu’il est blanchâtre chez splendens splendens ou splendens caprai. Dumont ajoute qu’en vol on distingue facilement xanthostoma de splendens par la finesse des ailes, même pour les splendens très colorés [à apex à peine hyalin]. S’ajoute à la finesse relative des ailes, le fait que les derniers segments abdominaux des femelles sont moins brillants chez xanthostoma que chez splendens (subjectif !). Les femelles sont difficiles à distinguer, ce qui n’est pas le cas des mâles. Du point de vue comportement, les mâles prennent l’initiative [les femelles répondent si les mâles leur correspondent ! (Ils ne reconnaissent pas leurs femelles, ce sont les femelles qui reconnaissent les « bons » mâles : com. pers.)]. Enfin le cinquième et dernier argument est biogéographique. On trouve xanthostoma dans le Sud de la France, en Ligurie (Italie), vers Lugano (Suisse) (selon Lieftinck, com. pers.) et dans toute l’Espagne. Edmond de Selys Longchamps affirme en 1850 en avoir reçu d’Algérie, de Sicile et de Sardaigne, il ajoute en 1854 qu’il en a eu de Corse [information non retrouvée dans les source de l’époque : de mémoire, je pense qu’elle est valable, mais ailleurs !]. Dumont précise qu’il n’y en a pas au Maroc et qu’on manque de données récentes pour l’Algérie. De même, la présence de Calopteryx xanthostoma en Sicile, Sardaigne ou Corse n’a jamais été confirmée. Elle pourrait descendre en Italie péninsulaire jusqu’en Campanie. Cette biogéographie [franco-ibérique] est connue chez Calopteryx virgo meridionalis, Platycnemis acutipennis, Platycnemis latipes, Gomphus graslinii et Macromia splendens. Les spécimens du bassin ouest-méditerranéen ne sont pas des xanthostoma, [malgré des ressemblances].

Finalement selon Dumont (1972 : 28 : fig. 5), de Selys Longchamps (18871) parle d’une femelle homochrome aberrante provenant de Charente, tranmise par Delamain. Selon Dumont, il ne s’agit pas de faivrei et envisage une erreur d’origine, considérant notamment qu’on ne connaît pas d’autres exemples de femelle homochrome de xanthostoma dans la région. Il illustre deux variations attribuées à xanthostoma (Dumont : 28 : fig.4), l’une du Gard, l’autre de Dordogne.

  • Aguesse P. 1968 – Les Odonates de l’Europe occidentale, du nord de l’Afrique et des Iles Atlantiques. – Masson, Faune de l’Europe et du Bassin méditerranéen, vol.6, Paris : 258 pp.
  • Capra F. 1945 – Odonati di Liguria. – Annali Mus. civ. Stor. nat. Genova, 62 : 253-275.
  • Conci C. & Nielsen C. 1956 – Fauna Italia. Odonata. – Calderini, Bologna : 298 pp.
  • de Selys Longchamps E. & Hagen H.A. 1850 – Revue des Odonates ou Libellules d’Europe. – Muquardt, Bruxelles & Leipzig, Roret, Paris : XXII + 408 pp. + 11 pl. – ONLINE
  • [Deliry C. 2024] – Caloptéryx de Saint-Jean-d’Angély. – Histoires Naturelles, Blog, 12 juin 2024. – ONLINE
  • [Deliry C. 2026] – Discussion sur les sous-espèces de Calopteryx splendens et proposition de révision systématique – In : Odonates du Monde (Histoires Naturelles) (2004-[2026]) – Version 75371 du 08.02.2026. – odonates.net
  • Dumont H.J. 1972 – The taxonomic status of Calopteryx xanthostoma (Charpentier, 1825)(Zygoptera: Calopterygidae). – Odonatologica, 1 (1) : 21-29.
  • Heymer A. 1971Comportement et évolution des Calopterygidae (Palaeoptera). – Abstract, First Symposium européen d’odonatologie, Gand : 21-26.
  • Kiauta B. 1971 – Studies on the chromosomal cytology of germ cells in certain odonates of cytotaxonomic interest or previously unstudied, native to the autonomous region of Friuli-Venezia Giulia (northern Italy). – Atti Mus. civ. Stor. nat. Trieste, 27 : 65–127.
  • Lacroix J.L. 1919 – Notes neuroptérologiques. VIII. Excursions dans la Basse-Charente. – Bol. Soc. Iber. Cienc. Nat., 1919 : 98–102.
  • Maibach A. 1985 – Révision systématique du genre Calopteryx Leach (Odonata, Zygoptera) pour l’Europe occidentale. I. Analyses biochimiques. – Mitteilungen der Schweizerischen Entomologischen Gesellschaft, 1985.
  • Maibach A. 1986 – Revision systematique du genre Calopteryx Leach (Odonata, Zygoptera) pour l’Europe occidentale. II. Analyses morphologiques et synthese. – Mitteilungen der Schweizerischen Entomologischen Gesellschaft, 1986.
  • Maibach A. 1987 – Révision systématique du genre Calopteryx Leach pour l’Europe occidentale (Zygoptera : Calopterygidae). 3. Révision systématique, étude bibliographique, désignation des types et clé de détermination. – Odonatologica, 16 (2) : 145-174.
  • Wendler A. & Nüß J.H. 1997 – Libellules. Guide d’identification des libellules de France, d’Europe septentrionale et centrale. – Société française d’Odonatologie. – ONLINE
  1. Référence incertaine, à retrouver. ↩︎