La publication, le 2 septembre 2026, de la nouvelle Liste rouge des reptiles et amphibiens de France hexagonale m’amène à porter un autre regard sur les Listes rouges de la faune française : l’examen des espèces en déclin, même lorsqu’elles sont encore communes.
Les Listes rouges ont d’abord été conçues pour mesurer le risque de disparition des espèces. Leur lecture se concentre donc naturellement sur les espèces classées « menacées » – Vulnérables (VU), En danger (EN) ou En danger critique (CR). Cette approche est indispensable pour identifier les espèces les plus proches de l’extinction et définir des priorités de conservation.
Mais elle peut aussi masquer un autre phénomène, plus diffus et beaucoup plus général : le déclin des populations.
Une espèce n’a pas besoin d’être rare ou menacée de disparition pour décliner. Une espèce encore largement répandue, y compris considérée comme commune, peut perdre progressivement ses populations ou ses effectifs tout en restant classée en Préoccupation mineure (LC) ou Quasi menacée (NT). À l’inverse, une espèce très rare et classée menacée peut être stable, voire progresser grâce aux mesures de conservation dont elle bénéficie.
Menace et déclin ne mesurent donc pas la même chose. La première renseigne sur le risque de disparition et dégage les urgences de préservation à confronter avec les enjeux nationaux et internationaux sous forme de Priorités de conservation ; le second décrit une trajectoire.
La nouvelle évaluation des amphibiens et reptiles illustre particulièrement bien cette différence. Parmi les 37 espèces d’amphibiens examinées, 19 % sont considérées comme menacées de disparition. Pourtant, 26 espèces, soit 70 %, sont en déclin. Chez les reptiles, 26 % des 39 espèces examinées sont menacées, alors que 24 espèces, soit 62 %, sont en déclin.
Le changement de perspective est considérable : en regardant uniquement les catégories de menace, on décrit principalement la situation des espèces les plus fragiles ; en regardant les tendances, on découvre une érosion qui atteint beaucoup plus largement les communautés animales.
C’est cette seconde lecture que je propose d’appliquer ici aux différents groupes de Vertébrés de France hexagonale étudiés par les Listes rouges nationales : poissons continentaux, amphibiens, reptiles, oiseaux nicheurs et mammifères. Pour chaque groupe, je ne cherche donc plus en premier lieu à savoir combien d’espèces sont menacées, mais combien déclinent, sont stables, progressent ou présentent une tendance encore inconnue. Ce dernier groupe masque d’ailleurs peut-être d’autres espèces en déclin et dégage des priorités de connaissance afin d’affiner et comprendre les tendances réelles dans la mesure où elle sont inconnues
| Groupe | Total | En déclin ↘ | Taux de déclin | Stables → | En progression ↗ | Fluctuations ou incertitudes |
| Poissons continentaux 2019 | 80 | 27 | 33,8% | 10 | 7 | 36 (45%) |
| Amphibiens 2026 | 37 | 26 | 70,3% | 3 | 0 | 8 (21%) |
| Reptiles 2026 | 39 | 24 | 61,5% | 2 | 2 | 11 (28%) |
| Oiseaux nicheurs 2016 | 284 | 89 | 31% | 41 | 97 (34%) | 67 (24%) |
| Mammifères | 125 | 15 | 12,0% | 24 | 25 (20%) | 61 (49%) |
Notons que seuls les Oiseaux affichent une catégorie fluctuante, bien que ce phénomène affecte naturellement certains Micromammifères. Je les ai groupés dans la dernière colonne du tableau. Toutefois il semble utile de distinguer la fluctuation biologique intrinsèque des petits Mammifères et les fluctuations associées à des problèmes environnementaux. C’est le cas des Oiseaux où de telles fluctuations peuvent être dangereuses pour l’avenir des espèces. La dernière colonne comprend les incertitudes et intervient aussi comme un indicateur sur la qualité des connaissances de populations. Il est possible d’en dégager simplement des efforts à mener pour évaluer les tendances d’évolution d’un plus ou moins grand nombre d’espèces. Ainsi on ne connaît pas l’évolution des populations de près de la moitié des Mammifères de France : c’est une lacune de connaissance très significative.
Pour les Mammifères, les connaissances qui ont beaucoup progressé depuis 2017. Depuis la Liste rouge de 2017, les outils de suivi ont considérablement progressé. Vigie-Chiro et l’analyse automatisée des enregistrements ultrasonores permettent désormais d’établir des tendances nationales pour 17 espèces de chauves-souris. Chez les petits mammifères, les réseaux OFB, atlas et Listes rouges régionales font apparaître des déclins ou progressions locales dont la convergence constitue un signal précieux. Pour les mammifères marins, les campagnes en mer et les séries du réseau PELAGIS, commencées en 1970, renseignent de mieux en mieux les évolutions et déplacements des populations. Ainsi, les nombreux « ? » de 2017 ne signifient pas « absence de déclin », mais absence de tendance suffisamment documentée à cette date. Certains sont depuis devenus des déclins ou des progressions mesurés ; pour d’autres, l’accumulation de signaux locaux permet déjà de dégager une tendance probable. Le taux de 12 % de mammifères en déclin issu de la Liste rouge 2017 doit donc être considéré comme un minimum documenté, et non comme la proportion réelle des espèces en déclin. Il semble approcher les 25% et pourrait être supérieur. La connaissances de tout le pans des Micromammifères est mal connu de ce point de vue ou les résultats ne sont pas compilés.
| Espèces…………………….. Bilan raisonné | Tendances améliorées | Commentaires |
| Barbastelle d’Europe en augmentation LC 2017 | augmentation établie | Vigie-Chiro montre désormais une augmentation nationale significative d’environ 41 % entre 2008 et 2023. C’est un véritable changement de connaissance par rapport à l’indétermination de 2017. |
| Belette d’Europe en déclin LC 2017 | déclin possible, mais espèce fluctuante. | Des diminutions locales ont été signalées, notamment dans certaines plaines, mais ses populations fluctuent naturellement fortement avec celles des campagnols. L’OFB dispose désormais d’un réseau permettant d’étudier ces évolutions à moyen terme. |
| Hermine en déclin LC 2017 | déclin probable, avec fluctuations | Les résultats régionaux sont contrastés, mais plusieurs signaux négatifs existent et l’espèce est désormais classée VU dans certaines évaluations régionales. Fait révélateur, les données sont devenues tellement rares que l’OFB indique ne plus pouvoir modéliser sa répartition depuis 2012 ! |
| Lérot en déclin LC 2017 | signal de déclin assez fort | Les situations régionales défavorables s’accumulent, avec notamment un classement CR en Bretagne et NT dans d’autres évaluations. Ces résultats ne démontrent pas un déclin national, mais sont difficilement compatibles avec l’idée d’une population simplement stable. |
| Molosse de Cestoni en augmentation NT 2017 | augmentation établie | C’est l’un des résultats les plus nets de Vigie-Chiro : l’indicateur récent donne environ +160 %, avec une tendance statistiquement significative. |
| Murin de Daubenton en déclin LC 2017 | déclin établi | Le suivi Vigie-Chiro montre désormais un déclin national significatif d’environ 29 % entre 2006 et 2023, également perceptible à court terme. L’ancien « ? » peut donc raisonnablement être remplacé par un déclin. |
| Murin de Natterer en augmentation LC 2017 | augmentation établie | Vigie-Chiro estime une augmentation d’environ 80 %, statistiquement significative. C’est là encore une tendance établie statistiquement, même si le chiffre pourrait être nuancé. |
| Muscardin en déclin LC 2017 | déclin probable | Plusieurs évaluations régionales défavorables, associées à des contractions signalées dans certains bastions historiques, dessinent un faisceau d’indices négatifs. La disparition et la fragmentation des haies, lisières et bocages renforcent la vraisemblance écologique de cette tendance. |
| Oreillard gris en augmentation LC 2017 | augmentation établie | Les données acoustiques indiquent environ +87 %, avec une tendance significative. |
| Oreillard roux en déclin LC 2017 | déclin possible | Les indicateurs récents sont orientés à la baisse mais ne sont pas statistiquement suffisamment robustes. Il constitue donc un signal à surveiller. |
| Pipistrelle de Nathusius en déclin NT 2017 | déclin établi | Vigie-Chiro mesure désormais environ –30 % entre 2006 et 2023, avec une tendance significative. Les premières analyses 2006-2019 donnaient même une diminution plus importante. |
| Pipistrelle pygmée stable LC 2017 | probablement stable, mais non démontré | La variation mesurée récemment est faible et non significative. |
| Rat des moissons en déclin LC 2017 | suspicion de déclin | Les transformations agricoles, notamment celles affectant les prairies, végétations hautes et marges des cultures, lui sont défavorables et des déclins existent dans les pays voisins. Pour la France, nous avons surtout un faisceau de pressions et de signaux locaux. |
| Sérotine commune fluctuante NT 2017 | trajectoire complexe : déclin puis remontée | Elle avait perdu environ 30 % entre 2006 et 2019, mais les données prolongées jusqu’en 2023 montrent un rebond : la variation 2006-2023 devient +13,7 %, sans être statistiquement significative. Dire que c’est une espèce fluctuante semble convenir. |
| Vespère de Savi en déclin LC 2017 | déclin possible | La tendance récente est négative mais demeure statistiquement peut-être encore peu significative. À conserver comme signal de vigilance, le déclin restant à confirmer par des résultats consolidés |
Les augmentations ne sont pas le miroir des déclins. Certaines sont de bonnes nouvelles, traduisant le retour d’espèces autrefois persécutées ou le succès de politiques de conservation. Mais d’autres reflètent l’expansion d’espèces généralistes et adaptables, qui prennent parfois le pas sur des espèces plus spécialisées, contribuant à une simplification et une homogénéisation de la biodiversité. D’autres encore, notamment la progression vers le nord d’espèces méridionales, témoignent directement du réchauffement climatique. Ainsi, une biodiversité peut compter davantage d’espèces en augmentation tout en continuant à s’appauvrir et se banaliser : l’essentiel est de savoir qui progresse, qui décline et pourquoi.
L’objectif de cette synthèse est de mettre en évidence un constat simple : Le déclin dépasse la menace : il affecte aussi la faune ordinaire. Une espèce commune qui décline aujourd’hui n’est pas nécessairement une espèce menacée. Mais la multiplication de ces déclins constitue de toute évidence l’un des signaux les plus importants de l’érosion actuelle de la biodiversité. La Nature apparaît sinistrée.

Y’Ado! selon mes consignes – Cyrille Deliry – Histoires Naturelles (4 septembre 2026)
Références
- UICN France, MNHN, LPO, SEOF & ONCFS (2016). La Liste rouge des espèces menacées en France – Chapitre Oiseaux de France métropolitaine. Paris, France.
- UICN France, MNHN, SFEPM & ONCFS (2017). La Liste rouge des espèces menacées en France – Chapitre Mammifères de France métropolitaine. Paris, France.
- UICN Comité français, MNHN, SFI & AFB (2019). La Liste rouge des espèces menacées en France – Chapitre Poissons d’eau douce de France métropolitaine. Paris, France.
- Véron S., de Massary J.-C., Aumaître D., Barrioz M., Berroneau M., Catteau S., Crochet P.-A. et al. (2026). La Liste rouge des espèces menacées en France – Chapitre Reptiles et amphibiens de France hexagonale. UICN Comité français, OFB, MNHN & SHF, Paris.
→ Site Internet de l’UICN France avec accès aux Listes Rouges et à la documentation associée
