Les grèbes forment l’une des familles d’oiseaux aquatiques les plus singulières. À première vue, tout dans leur anatomie semble avoir été organisé autour d’une fonction : poursuivre des proies sous l’eau. Le corps est fuselé, les pattes sont rejetées très loin vers l’arrière et les doigts, plutôt que d’être réunis par une palmure continue, portent de larges lobes indépendants qui s’écartent pendant la propulsion et se replient au retour du pied. Sur l’eau, cette architecture produit des nageurs remarquablement efficaces. À terre, elle devient un handicap : les grèbes marchent difficilement et passent l’essentiel de leur existence sur l’eau.
La famille des Podicipedidae compte aujourd’hui une vingtaine d’espèces distribuées sur une grande partie du Monde. Elle est particulièrement diversifiée en Amérique, mais plusieurs espèces appartiennent depuis très longtemps aux avifaunes européennes. En France métropolitaine, cinq espèces sont observées régulièrement ou irrégulièrement : le Grèbe castagneux Tachybaptus ruficollis, le Grèbe huppé Podiceps cristatus, le Grèbe jougris Podiceps grisegena, le Grèbe esclavon Podiceps auritus et le Grèbe à cou noir Podiceps nigricollis. À celles-ci s’ajoute un visiteur néarctique exceptionnel, le Grèbe à bec bigarré Podilymbus podiceps.
Une origine préhistorique encore imparfaitement connue
Pendant longtemps, la place des grèbes dans l’arbre généalogique des oiseaux est demeurée énigmatique. Leur anatomie très spécialisée pour la plongée avait conduit les zoologistes à les rapprocher de différents autres oiseaux aquatiques, notamment les Plongeons. Les classifications modernes ont complètement transformé cette vision. Les données anatomiques puis moléculaires ont révélé une parenté qui, au premier abord, paraît extraordinaire : les plus proches parents actuels des grèbes sont les flamants. Les Podicipediformes et les Phoenicopteriformes constituent ensemble un ensemble évolutif aujourd’hui généralement appelé Mirandornithes. D’un côté se trouvent donc des oiseaux plongeurs aux pattes rejetées à l’arrière du corps ; de l’autre, de grands oiseaux aux longues pattes dont l’appareil buccal est transformé en système de filtration. La divergence morphologique entre les deux groupes est considérable, mais elle masque une histoire évolutive commune.
Cette découverte permet également de comprendre l’importance de certains oiseaux fossiles longtemps difficiles à classer. Les Palaelodidae, notamment, possédaient un mélange étonnant de caractères. Très abondants dans certains gisements européens du Cénozoïque, ils ne doivent pas être considérés comme des grèbes proprement dits, mais ils appartiennent à l’histoire ancienne du groupe réunissant grèbes et flamants. Les véritables Podicipedidae apparaissent clairement dans le registre fossile au Miocène inférieur, il y a environ 18 à 16 millions d’années. Le plus ancien taxon formellement décrit actuellement attribué aux Podicipediformes est Miobaptus walteri, découvert en République tchèque dans des terrains du Miocène inférieur. Des restes plus anciens, provenant de l’Oligocène du Kazakhstan ou de la limite Oligocène-Miocène en Australie, ont parfois été rapprochés des grèbes, mais ils demeurent trop fragmentaires ou insuffisamment décrits pour constituer des preuves aussi solides. Plus tard, au Miocène supérieur, au Vallésien, entre environ 11,1 et 8,7 millions d’années, vivait en Espagne Thiornis sociata. Son squelette presque complet, découvert dans les dépôts de Libros, dans la province de Teruel, constitue l’un des fossiles de grèbes les mieux conservés connus. L’animal était déjà fortement spécialisé pour la nage et la plongée et présente des caractères qui le rapprochent des petits grèbes actuels. Son âge est particulièrement intéressant : Thiornis sociata montre qu’il y a au moins 9 millions d’années, certaines des grandes lignées internes des grèbes modernes étaient déjà différenciées. Le registre fossile reste néanmoins beaucoup moins complet que ne pourrait le laisser penser l’abondance actuelle de ces oiseaux. Les petits os fragiles des grèbes ne possèdent pas les meilleures caractéristiques pour parvenir jusqu’à nous et les conditions nécessaires à leur conservation ne sont réunies que dans certains environnements sédimentaires.
L’histoire française doit par ailleurs être abordée avec prudence. Plusieurs gisements cénozoïques français ont livré des oiseaux appartenant aux lignées anciennes des Mirandornithes, notamment des Palaelodidae. Ceux-ci éclairent l’histoire profonde du groupe, mais leur présence ne signifie pas que des Podiceps semblables aux espèces modernes nageaient déjà dans tous ces lacs. Avec le Quaternaire, en revanche, le paysage devient beaucoup plus familier. Les travaux consacrés aux oiseaux pléistocènes de France ont identifié des Podicipedidae appartenant aux lignées modernes. Le Grèbe castagneux est notamment documenté dans les faunes quaternaires, y compris en Corse, et différents Podiceps apparaissent dans les assemblages fossiles européens.
Depuis plusieurs siècles, l’Europe occidentale a simultanément détruit et créé des habitats pour les grèbes. Des marais ont été drainés, des cours d’eau rectifiés et des mares comblées. Mais l’homme a également construit des milliers d’étangs piscicoles, de réservoirs et de barrages. À partir du XXᵉ siècle, l’exploitation des granulats a produit un autre habitat entièrement nouveau à grande échelle : les gravières. Une carrière abandonnée et envahie par l’eau peut devenir en quelques années un véritable lac. Des roselières apparaissent, des poissons colonisent le milieu et des grèbes s’installent. Une part importante de la distribution française actuelle de certaines espèces est ainsi devenue indissociable de plans d’eau artificiels. L’histoire moderne des grèbes de France est donc celle d’oiseaux anciens vivant dans des paysages aquatiques en perpétuelle transformation.
Le Grèbe castagneux – Tachybaptus ruficollis (Pallas, 1764)
Le Grèbe castagneux est le plus petit représentant européen de la famille. Avec seulement 25 à 29 cm de longueur, il possède une écologie assez différente de celle des grands Grèbes. Là où ceux-ci recherchent volontiers de vastes plans d’eau, le Castagneux peut occuper une mare, un petit étang, une gravière, un canal, un bras mort ou une portion calme de rivière. Cette capacité à utiliser de petites zones humides explique à la fois son immense répartition française et la difficulté de connaître précisément ses effectifs.
Les anciens naturalistes français connaissaient parfaitement ce petit Grèbe. Mais les méthodes ornithologiques anciennes étaient particulièrement mal adaptées à son recensement. Un oiseau vivant isolément sur des milliers de petites pièces d’eau ne pouvait produire les mêmes séries d’observations que les espèces se rassemblant sur les grands lacs ou les côtes. Historiquement, le Grèbe castagneux ne semble pas avoir été un oiseau rare en France. Les témoignages régionaux du début du XXᵉ siècle le donnent parfois comme commun, voire très commun, et Mayaud (1936) le considérait même plus commun qu’à la fin du XXᵉ siècle. Une certaine régression semble s’être produite au cours du XXᵉ siècle, avant une stabilisation récente des populations nicheuses, avec toutefois d’importantes disparités régionales.
Le Grèbe castagneux est aujourd’hui un nicheur largement répandu en France. Pour la période 2009-2012, sa population nationale était estimée à environ 12000 à 19000 couples. Sa distribution couvre l’essentiel du territoire, à l’exception des régions les moins favorables, notamment les secteurs pauvres en zones humides et une grande partie des zones montagneuses. L’espèce peut néanmoins atteindre localement la moyenne montagne : des couples cantonnés sont observés jusqu’à 1370 m dans les Cévennes et, ailleurs en Europe, la nidification est connue jusqu’à 1710 m en Suisse.
L’espèce est également présente en hiver, mais la population observée n’est pas simplement constituée des oiseaux nicheurs restant sur place. Des déplacements ont lieu après la reproduction et l’arrivée en France d’individus d’origine étrangère est démontrée par le baguage, notamment depuis la Belgique et les îles Britanniques. Plus largement, les mouvements observés en Europe indiquent une origine possible des hivernants depuis l’Europe centrale et nord-orientale, notamment l’Allemagne, la Pologne et la Tchéquie. Les oiseaux gagnent alors volontiers des milieux plus ouverts : grands lacs, fleuves, retenues, estuaires et secteurs côtiers protégés. Les vagues de froid produisent des mouvements particulièrement visibles. Lorsqu’une mare ou un petit étang gèle, son occupant doit partir. Les rivières et autres eaux libres concentrent alors des Castagneux qui, quelques jours auparavant, étaient dispersés dans tout le paysage.
Pour la période 2013-2017, les dénombrements de la mi-janvier donnaient une moyenne nationale d’environ 10 000 individus. Ce chiffre constitue manifestement un minimum : beaucoup des petites zones humides fréquentées par l’espèce ne sont pas couvertes par les comptages et la discrétion du Castagneux favorise encore sa sous-détection. Malgré ces limites, les séries disponibles montrent une augmentation modérée des effectifs hivernants depuis le début des années 1990, de l’ordre de 3 % par an, tendance qui semble toutefois s’être interrompue au cours des années 2010, avec une stabilisation récente des effectifs recensés.
La reproduction s’étend principalement d’avril à septembre, avec des premières pontes possibles dès mars et des pontes tardives jusqu’en août, voire septembre. Deux nichées successives peuvent être produites au cours d’une même saison.
Le Grèbe huppé – Podiceps cristatus (Linnaeus, 1758)
Le Grèbe huppé est le plus grand et le plus familier des grèbes français. Il fréquente les lacs, grands étangs, réservoirs, gravières et retenues, et peut aujourd’hui être observé jusque sur des plans d’eau entourés de secteurs fortement urbanisés. Son apparente familiarité est pourtant relativement récente.
Aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, les grèbes sont à la fois des oiseaux étudiés par les naturalistes et des animaux exploités. Leur plumage ventral extrêmement dense et soyeux fut utilisé dans l’habillement et l’ornementation (plumasserie). La chasse et le commerce des peaux ont contribué à la diminution de certaines populations européennes avant que la protection des oiseaux ne modifie progressivement la situation.
Le XXᵉ siècle transforme ensuite profondément son habitat. Les retenues artificielles se multiplient et surtout des milliers de gravières apparaissent dans les vallées françaises. Beaucoup deviennent, après l’arrêt de leur exploitation, des plans d’eau permanents parfaitement utilisables par le Grèbe huppé. L’espèce dispose ainsi de nouveaux territoires de reproduction jusque dans des régions où les grands lacs naturels sont pratiquement absents. Au début du XXIᵉ siècle, la population nicheuse française était estimée à environ 15000 à 20000 couples. L’espèce est largement distribuée mais demeure naturellement plus abondante dans les régions possédant de nombreux grands plans d’eau.
En France, la reproduction s’étend principalement d’avril à juillet, mais elle peut se prolonger sensiblement plus tard à la suite de pontes tardives ou de remplacement. Les parades sont nettement plus précoces que les pontes. Elles sont régulières dès février, parfois dès janvier. En Picardie, des parades ont été notées dès le 3 février, avec même des accouplements et constructions de nid dès le 19 janvier ; des observations récentes signalent aussi des couples paradant en janvier. À l’inverse, des familles avec des jeunes encore dépendants peuvent ainsi être observées en août et septembre, exceptionnellement plus tard. Après la reproduction, la géographie de l’espèce change. Certains oiseaux restent sur leurs plans d’eau, tandis que d’autres gagnent de grands lacs, des retenues ou le littoral. Des populations originaires d’autres régions européennes viennent également hiverner en France. La dispersion postnuptiale commence dès la fin de la reproduction : des rassemblements de non-nicheurs peuvent apparaître dès fin juin-juillet, mais les mouvements deviennent surtout sensibles en août et septembre. Les oiseaux quittent alors certains sites de reproduction pour gagner de grands lacs, retenues, estuaires ou secteurs littoraux ; ces rassemblements peuvent se maintenir jusqu’en septembre-octobre. À cette dispersion des populations françaises se superpose une véritable migration d’automne, principalement d’octobre à décembre, avec l’arrivée d’oiseaux provenant du nord et du nord-est de l’Europe. Les données de baguage et la distribution européenne indiquent notamment des origines britanniques, néerlandaises, allemandes, danoises, scandinaves et d’Europe centrale, auxquelles peuvent s’ajouter des oiseaux provenant plus à l’est. La France constitue ainsi une importante zone d’hivernage pour les populations européennes. Le mouvement de retour commence dès février, devient important en mars et se poursuit jusqu’en avril, localement jusqu’en mai.
Pour 2013-2017, les comptages de janvier donnaient une moyenne nationale d’environ 39000 Grèbes huppés. Parmi les principaux secteurs figuraient la partie française du Léman, les littoraux normands, la Camargue, les grands lacs champenois et le lac du Der. Ces rassemblements ne sont toutefois pas immuables. Certains lacs qui accueillaient autrefois des concentrations gigantesques ont vu leurs effectifs diminuer. Le lac du Bourget, notamment, pouvait recevoir environ 15000 individus dans les années 1970. Les modifications de l’état trophique des eaux et des populations de poissons peuvent complètement redistribuer les oiseaux.
Le Grèbe huppé est ainsi devenu l’un des oiseaux les plus visibles de la transformation moderne des paysages aquatiques français. Son abondance actuelle n’est pas seulement une propriété biologique de l’espèce : elle résulte également d’une histoire faite de protection juridique, de création de plans d’eau et de changements écologiques profonds. Sa répartition reste cependant très inégale. Il demeure rare ou très localisé dans les régions pauvres en grands plans d’eau, notamment dans une partie de l’Ouest et du Sud-Ouest, ainsi que dans les massifs montagneux, et reste très rare comme nicheur en Corse. L’altitude ne constitue toutefois pas en elle-même une limite absolue : en Matheysine (Isère), le Grèbe huppé était déjà signalé nicheur sur les lacs d’altitude par Lavauden dès 1911 et confirmée dès les années 1960, autour de 900–1 000 m. La reproduction est connue plus haut encore, notamment au col Bayard (Hautes-Alpes), vers 1 250 m, et à Charpal (Lozère), vers 1 325 m, où l’espèce a niché de 1992 à 2008. Ce dernier site figure parmi les plus hauts cas de nidification documentés en France. Ces implantations d’altitude demeurent toutefois marginales dans la distribution nationale : l’essentiel de la population nicheuse se concentre à basse et moyenne altitude, dans les régions riches en grands lacs, étangs, retenues et gravières, principalement dans les deux tiers nord et est de la France, ainsi que dans certaines grandes zones humides méditerranéennes.
Le Grèbe huppé apparaît ainsi comme une espèce dont le statut français s’est profondément renforcé au cours du XXᵉ siècle, au point de devenir aujourd’hui un élément caractéristique de l’avifaune des grands plans d’eau, naturels comme artificiels. Il avait frôlé toutefois en bien des endroits l’extinction en regard de la chasse farouche qui en était fait au XIXᵉ siècle pour la plumasserie.

©© byncsa – Cyrille Deliry – Histoires Naturelles
Le Grèbe jougris – Podiceps grisegena (Boddaert, 1783)
Le Grèbe jougris appartient principalement aux régions tempérées froides et boréales de l’Eurasie. Son aire de reproduction européenne s’étend surtout de l’Europe centrale et orientale à la Scandinavie et à la Russie. Une seconde grande population occupe l’Amérique du Nord.
En France, l’espèce est principalement migratrice et hivernante, en effectifs faibles. Elle apparaît sur le littoral de la mer du Nord, de la Manche et de l’Atlantique, mais également sur les grands lacs, retenues et autres plans d’eau intérieurs. Le passage automnal devient surtout visible entre octobre et novembre. Les oiseaux sont généralement isolés ou en très petits groupes. Les vagues de froid peuvent provoquer des arrivées plus importantes. Au printemps, les départs commencent dès février et se poursuivent en mars, quelques individus pouvant demeurer beaucoup plus tard.
Son statut français possède toutefois une particularité remarquable : le Grèbe jougris a niché exceptionnellement dans le pays. Une reproduction fut constatée dans l’Yonne en 1978, puis en Argonne en 1988. D’autres tentatives ou indices ont ensuite été rapportés. Les grands lacs champenois ont joué un rôle particulièrement important dans cette petite histoire de la reproduction française. Après plusieurs estivages et suspicions de nidification, un couple du lac d’Orient produisit trois jeunes en 2007. Au début des années 2010, un ou quelques couples continuaient à être signalés selon les années, mais la reproduction effective restait exceptionnelle. En 2015, un seul couple était encore suivi au lac d’Orient et aucune preuve de reproduction n’avait été obtenue cette année-là. Il serait toutefois trompeur de présenter le Jougris comme un véritable nicheur français comparable aux Castagneux, Huppé ou Grèbe à cou noir. La France se situe à l’extrême marge occidentale et méridionale de sa distribution reproductrice européenne.
Son statut hivernal a également beaucoup évolué. Les comptages nationaux montrent une forte diminution : plusieurs dizaines de Grèbes jougris étaient encore régulièrement recensés à la mi-janvier dans les années 1980-1990, avec des effectifs dépassant certaines années la centaine d’individus, tandis que depuis le début des années 2010 ils ne dépassent généralement plus une vingtaine, avec une moyenne d’environ 10 oiseaux en 2013-2017. Les données de migration indiquent cependant que davantage d’oiseaux traversent ou séjournent en France au cours de l’hiver. Cette raréfaction est difficile à interpréter. Un déplacement vers le nord de l’aire d’hivernage à la faveur d’hivers plus doux a été proposé, mais les données disponibles ne montrent pas chez le Grèbe jougris l’augmentation correspondante que l’on pourrait attendre dans les principales régions d’hivernage septentrionales : les effectifs sont notamment stables en Baltique sur 1991-2021, après y avoir fortement diminué auparavant. Le recul observé en France ne peut donc pas, en l’état actuel des connaissances, être simplement attribué à un raccourcissement de la migration et la combinaison des éléments sont en définitive en faveur d’un déclin général de l’espèce.
Le Jougris français possède ainsi un statut contrasté : migrateur régulier mais peu commun, hivernant devenu très rare et reproducteur seulement exceptionnel.
Le Grèbe esclavon – Podiceps auritus (Linnaeus, 1758)
Le Grèbe esclavon est le plus franchement septentrional des grèbes régulièrement observés en France. Ses populations européennes nichent principalement dans les régions boréales : Islande, Scandinavie, Finlande et Russie notamment. Après la reproduction, les oiseaux quittent les petits plans d’eau septentrionaux et gagnent des eaux plus vastes, une partie atteignant les côtes occidentales de l’Europe. La situation européenne de l’espèce suscite des inquiétudes. Certaines populations reproductrices ont connu des déclins importants.
La France constitue essentiellement une zone de migration et d’hivernage. L’espèce est observée sur le littoral, particulièrement dans la Manche et sur la façade atlantique, mais également sur des lacs et retenues continentales. Certains secteurs abrités, baies et golfes peuvent accueillir plusieurs oiseaux.
Pour 2013-2017, les comptages de la mi-janvier donnaient une moyenne nationale d’environ 330 individus. Les variations annuelles étaient importantes, avec plus de 500 oiseaux certaines années et à peine plus de 200 d’autres années. Ces fluctuations sont en partie réelles, mais les conditions d’observation jouent un rôle considérable. Un grèbe situé loin du rivage peut facilement échapper au recensement, et quelques rassemblements déplacés d’un secteur à un autre suffisent à modifier sensiblement le total national.
En France, les premiers Grèbes esclavons peuvent apparaître dès la fin août ou en septembre, mais le passage postnuptial devient surtout sensible en octobre et novembre. L’espèce séjourne principalement d’octobre à avril, avec un maximum entre décembre et mars ; la migration de retour se concentre en mars et avril, les mentions de mai étant déjà rares et celles de la période estivale exceptionnelles. Ces séjours tardifs ont néanmoins parfois pris une tournure particulière : des Grèbes esclavons en plumage nuptial ont été observés sur des sites de reproduction du Grèbe à cou noir, notamment dans le Forez et la Dombes, où des appariements mixtes entre Podiceps auritus et P. nigricollis ont été constatés. Ces cas restent exceptionnels et n’ont pas conduit à l’installation d’une population reproductrice régulière de Grèbe esclavon en France.
Le Grèbe esclavon constitue ainsi un élément discret mais constant de l’avifaune hivernale française, dont la présence relie chaque année nos côtes et nos grands plans d’eau aux régions boréales européennes.
Le Grèbe à cou noir – Podiceps nigricollis Brehm, 1831
Le Grèbe à cou noir possède une histoire française particulièrement dynamique. L’espèce est largement distribuée dans le monde, avec des populations en Eurasie, en Afrique et en Amérique. En Europe, elle a étendu son aire vers l’ouest au cours du XXᵉ siècle. La France appartient aujourd’hui pleinement à son aire de reproduction, mais les colonies y sont très localisées et peuvent changer rapidement d’une année à l’autre.
Les principales populations nicheuses françaises se trouvent traditionnellement dans de grandes régions d’étangs comme les Dombes, le Forez, la Brenne et la Sologne, auxquelles s’ajoutent différents sites plus ponctuels. La population nationale a été estimée au début du XXIᵉ siècle à environ 1200 à 2000 couples
La reproduction possède une particularité écologique remarquable. Les Grèbes à cou noir installent volontiers leurs colonies à proximité de colonies de Mouettes rieuses. Cette association n’est pas fortuite. Les mouettes défendent agressivement leur colonie contre certains prédateurs et les grèbes bénéficient indirectement de cette protection collective. Cette stratégie rend néanmoins les colonies mobiles. Une modification du niveau d’eau, de la végétation ou de l’installation des mouettes peut suffire à déplacer ou faire disparaître un site reproducteur.
Après la reproduction, les premiers mouvements dispersifs peuvent commencer dès juin-juillet, puis la migration postnuptiale devient importante en août et septembre et se poursuit jusqu’en octobre-novembre. Les oiseaux quittent alors largement les étangs de reproduction et deviennent très grégaires, des centaines ou parfois plusieurs milliers d’individus pouvant se concentrer sur de grands lacs, lagunes, baies et secteurs littoraux. L’hivernage se stabilise principalement de novembre à février. La migration prénuptiale devient sensible dès février-mars, culmine en mars-avril et peut se poursuivre jusqu’en mai ; les couples commencent à se former au cours de cette migration, avant l’installation sur les sites de reproduction principalement en avril-mai. Les mouvements européens sont complexes : les données de baguage montrent notamment des échanges entre Europe centrale et occidentale, tandis qu’une partie importante des populations d’Europe centrale gagne les Balkans et la mer Noire. Les hivernants français sont probablement issus à la fois des populations nicheuses françaises et d’oiseaux provenant d’Europe centrale et nord-orientale, mais leur origine exacte demeure imparfaitement connue.
Pour 2013-2017, la moyenne des comptages français de janvier atteignait environ 8 721 individus. L’étang de Berre constitue l’un des grands sites français et peut accueillir certaines années plusieurs milliers de Grèbes à cou noir. La rade de Brest, le golfe du Morbihan, la Camargue, différents étangs méditerranéens et le Léman figurent également parmi les secteurs importants.
La géographie hivernale est donc très différente de celle de la reproduction. Un oiseau caractéristique des étangs continentaux pendant la nidification devient en hiver un habitant des grands lacs, des lagunes saumâtres et du littoral. Le Grèbe à cou noir est ainsi simultanément un nicheur français très localisé, un migrateur important et un hivernant parfois abondant.

Y’Ado! selon mes consignes – ©© byncsa – Cyrille Deliry – Histoires Naturelles
Le Grèbe à bec bigarré – Podilymbus podiceps (Linnaeus, 1758)
Podilymbus podiceps est une espèce américaine. Sa distribution s’étend d’une partie du Canada et des États-Unis à l’Amérique centrale, aux Antilles et à différentes régions d’Amérique du Sud. Les populations les plus septentrionales sont migratrices.
La présence d’un Grèbe à bec bigarré en France suppose normalement une arrivée transatlantique. Le phénomène est exceptionnel mais parfaitement compatible avec les capacités de déplacement des populations migratrices nord-américaines. Des oiseaux égarés atteignent occasionnellement l’Europe occidentale. L’espèce possède ainsi plusieurs données européennes, particulièrement dans les îles Britanniques, et a également atteint la France.
L’une des données françaises les plus remarquables concerne un individu ayant effectué un séjour prolongé dans la Sarthe, suffisamment exceptionnel pour faire l’objet d’un article particulier dans Ornithos en 2002. Son statut ne prête à aucune ambiguïté : le Grèbe à bec bigarré est un accidentel exceptionnel en France.
Références
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