L’établissement du genre Archineura Kirby, 1894 constitue un intéressant épisode de controverse taxonomique à la fin du XIXe siècle. En janvier 1894, William Forsell Kirby publie dans les Annals and Magazine of Natural History la description d’un nouveau genre et d’une nouvelle espèce d’Agrionidae [Calopterygidae] provenant de Foo Chow [Fuzhou], en Chine : Archineura basilactea Kirby, 1894. La description repose sur un unique mâle récolté par De la Touche. Kirby considère l’insecte comme suffisamment remarquable pour justifier un genre nouveau, notamment par la combinaison d’un long ptérostigma, de cellules basales traversées par des nervules et d’une nervation alaire particulière. Il compare principalement son nouveau genre au genre africain Sapho (Kirby, 1894a).
La réaction de Ferdinand Karsch est presque immédiate. Dans le n°6 des Entomologische Nachrichten de la même année, sous le titre sans ambiguïté « Archineura basilactea W. F. Kirby = Echo incarnata Karsch », il déclare ne pouvoir découvrir aucune différence spécifique entre l’espèce de Kirby et son propre Echo incarnata, décrit antérieurement dans la Berliner Entomologische Zeitschrift. Il établit ainsi la synonymie de A. basilactea avec E. incarnata (Karsch, 1894).
Une précision chronologique est ici importante : Echo incarnata est généralement associé au volume 36 (1891) de la Berliner Entomologische Zeitschrift, mais la partie de ce volume contenant sa description, p. 455, ne fut distribuée que mi-mars 1892. La date nomenclaturale correcte de l’espèce est donc Karsch, 1892, et non Karsch, 1891.
Karsch ne se contente cependant pas de cette mise en synonymie. Il s’étonne ouvertement que Kirby ait comparé Archineura à l’africain Sapho plutôt qu’à l’asiatique Echo. Il insiste en particulier sur le champ basal alaire nervuré, caractère qui rapproche selon lui Archineura d’Echo et l’éloigne de Sapho. Karsch reconnaît toutefois une limite à sa comparaison : lorsqu’il avait décrit incarnata comme une espèce d’Echo, il n’avait pu la confronter directement aux trois espèces du genre alors connues de lui seulement par la littérature, E. margarita, E. tripartita et E. uniformis. Il renvoie donc la question à Kirby, auquel il demande en substance de préciser les caractères permettant de séparer Archineura d’Echo. Sa note est signée « Berlin im Januar 1894 ».
Cette indication donne à l’épisode son caractère particulièrement frappant. La description d’Archineura par Kirby avait elle-même paru dans le fascicule de janvier 1894 des Annals, pp. 84–86. Karsch avait donc pris connaissance de la publication et rédigé sa réaction dans un délai extrêmement court. La mention « janvier 1894 » à la fin de sa note constitue toutefois une date de rédaction ; elle ne doit pas être assimilée sans preuve à la date effective de distribution du no 6 des Entomologische Nachrichten.
La discussion prend une nouvelle direction avec l’intervention de Robert McLachlan. Dans le n°77 des Annals and Magazine of Natural History, paru en mai 1894, Robert McLachlan examine un mâle adulte qu’il identifie sous le nom Archineura incarnata, Karsch. Il accepte sans ambiguïté la synonymie proposée par Karsch : le type d’A. basilactea n’est selon lui qu’un individu extrêmement immature de la même espèce. Il rejette également le rapprochement de Kirby avec Sapho. En revanche, il doute que l’espèce puisse être maintenue dans Echo, notamment en raison de la forme longue et étroite du ptérostigma et de différences dans la ramification de la nervation alaire. Il résume alors remarquablement sa position : il conserve le nom générique de Kirby et le nom spécifique de Karsch. La combinaison Archineura incarnata (Karsch, 1892) trouve ainsi dès 1894 une justification taxonomique explicite (McLachlan, 1894).
Kirby répond rapidement aux commentaires de Karsch. En mai 1894, dans le même volume des Annals and Magazine of Natural History, il publie une Note on Archineura basilactea, Kirby, pp. 450–451 (Kirby, 1894b). Il y revient directement sur les remarques de Karsch et précise les raisons qui l’avaient conduit à rapprocher Archineura de Sapho plutôt que d’Echo. Cette seconde contribution prolonge ainsi l’échange engagé entre les deux auteurs au début de l’année.
La controverse portait en réalité sur deux questions distinctes : l’identité spécifique de basilactea et d’incarnata, d’une part, et la position générique de cette espèce, d’autre part. Karsch avait correctement reconnu que l’espèce décrite par Kirby sous le nom d’Archineura basilactea correspondait à son Echo incarnata, mais cette synonymie spécifique n’impliquait nullement que le genre Archineura soit lui-même synonyme d’Echo. Kirby, de son côté, contesta les arguments permettant d’identifier avec certitude son A. basilactea à l’Echo incarnata de Karsch et défendit vigoureusement l’autonomie de son genre, dont la nervation lui paraissait incompatible avec Echo. McLachlan (1894) fournit finalement la solution taxonomique qui devait prévaloir : il accepta l’identité de basilacteaet d’incarnata, mais considéra que l’espèce ne pouvait probablement pas être maintenue dans Echoet conserva donc « le nom générique de Kirby et le nom spécifique de Karsch ». La priorité spécifique revenait ainsi à Karsch, tandis que le genre retenu était celui établi par Kirby.
Cette histoire a également une conséquence nomenclaturale importante. Archineura basilactea étant la seule espèce incluse par Kirby lors de l’établissement du genre, elle constitue l’espèce-type d’Archineura par monotypie. Sa mise en synonymie avec Echo incarnata ne modifie pas cette fixation. Le genre Archineura demeure donc objectivement attaché au taxon biologique aujourd’hui nommé Archineura incarnata.
L’histoire ultérieure a plutôt renforcé l’autonomie d’Archineura qu’elle ne l’a remise en cause. D’autres grandes Calopterygidae asiatiques lui ont été rattachées et le genre est aujourd’hui maintenu distinct d’Echo. L’épisode de 1894 illustre ainsi remarquablement la différence entre reconnaître l’identité de deux espèces nominales et déterminer le genre auquel appartient l’espèce ainsi reconnue. Karsch résolut correctement le premier problème ; Kirby avait créé le genre qui devait être conservé ; et McLachlan fut, dès 1894, celui qui formula explicitement la combinaison des deux solutions.
Postambule. — La date de description d’Echo incarnata, longtemps citée comme Karsch, 1891 d’après la date portée par le volume 36 de la Berliner Entomologische Zeitschrift, doit être rectifiée en Karsch, 1892, la partie contenant la description originale (p. 455) n’ayant été distribuée qu’en 1892. Cette datation est notamment celle retenue par Turiault (2016) dans son catalogue du matériel-type des Calopterygidae conservé au Museum für Naturkunde de Berlin, ainsi que par plusieurs travaux odonatologiques antérieurs et ultérieurs. En revanche, la World Odonata List, actuellement diffusée par OdonataCentral, conserve encore la datation erronée Archineura incarnata (Karsch, 1891).
••• Références •••
- Karsch, F. 1892 [volume daté 1891] – Description d’Echo incarnata. – Berliner Entomologische Zeitschrift 36 : 455. [Partie contenant la p. 455 distribuée mi-mars 1892]
- Kirby, W. F. 1894a [janvier] – On a new genus and species of Agrionidae from Foo Chow. – The Annals and Magazine of Natural History, ser. 6, 13 : 84–86. [Description d’Archineura et d’Archineura basilactea] – ONLINE
- Karsch, F. 1894 – Archineura basilactea W. F. Kirby = Echo incarnata Karsch. – Entomologische Nachrichten 20 (6): 84. [Note signée « Berlin im Januar 1894 » ; date exacte de distribution du fascicule non établie ici] – ONLINE
- McLachlan, R. 1894 [mai] – On two small collections of Neuroptera from Ta-chien-lu, in the province of Szechuen, Western China, on the frontier of Thibet. – The Annals and Magazine of Natural History, ser. 6, 13 (77): 421–436. [Archineura incarnata, pp. 434–435] – ONLINE
- Kirby, W. F. 1894b [mai] – Note on Archineura basilactea, Kirby. – The Annals and Magazine of Natural History, ser. 6, 13 (78): 450–451. – ONLINE
- Paulson, D., Schorr, M., Abbott, J., Bota-Sierra, C., Deliry, C., Dijkstra, K.-D. & Lozano, F. (coords). 2026 – World Odonata List. – OdonataCentral, University of Alabama, consulté le 9 septembre 2026. – ONLINE
- Turiault, M. 2016 – The type material of Calopterygidae in the Museum für Naturkunde in Berlin (Odonata) – Odonatologica 45 (1/2) : 95–106. – PDF LINK
| Archineura basilactea W. F. Kirby = Echo incarnata Karsch W. F. Kirby fournit (Ann. Mag. Nat. Hist., 6e sér., vol. XIII, no 73, janvier 1894, pp. 84–86), accompagnée d’une figure dans le texte, une description détaillée d’un Calopterygidae mâle provenant de Chine, qu’il considère comme le type d’un nouveau genre, Archineura W. F. Kirby, et qu’il nomme Archineura basilactea. Je ne parviens pas à découvrir de différence spécifique entre cette basilactea et l’Echo incarnata que j’ai décrite (Berl. Entomolog. Zeitschr. XXXVI, 1891, p. 455) ; il m’est donc totalement incompréhensible que W. F. Kirby compare son genre Archineura au genre africain Sapho de Selys, dont il est pourtant très éloigné par son espace basal nervuré, et non au genre indien Echo de Selys, avec lequel il concorde précisément par cet espace basal nervuré. C’est en raison de cette concordance que j’ai décrit mon incarnata comme une espèce d’Echo, bien que je n’aie pas été dans la situation heureuse — et ne le sois toujours pas — de pouvoir la comparer in natura avec l’une des trois espèces d’Echo connues antérieurement, mais que je n’ai jamais eues sous les yeux : margarita, tripartita et uniformis de Selys. Je dois donc laisser désormais à M. Kirby le soin d’indiquer les différences séparant son genre Archineura d’Echo de Selys. Berlin, janvier 1894 | ||
| Traduction du texte de Karsch (1894) | ||
| Archineura incarnata, Karsch Echo incarnata, Karsch, Berl. ent. Zeit. XXXVI. 1891, = Archineura basilactea, W. F. Kirby, Ann. & Mag. Nat. Hist., janvier 1894 (très immature). Un mâle de ce magnifique insecte. Je m’étonne que le Dr Karsch n’ait établi aucune comparaison avec le genre américain Hetaerina en ce qui concerne la coloration, le rouge carmin à la base des ailes n’existant que dans ce genre (avec le genre allié Lais pudica) et chez l’espèce dont il est ici question ; mais il ne s’agit bien entendu que d’une analogie. Je suis convaincu que (comme l’a indiqué Karsch, Ent. Nachr., fasc. VI, 1894) le type d’A. basilactea n’est qu’un exemplaire extrêmement immature de la même espèce, et je suis d’avis que la localité (Foo-Chow) qui lui est attribuée est erronée, bien que l’exemplaire ait pu être apporté dans ce port depuis l’intérieur du pays. Il n’existe aucun rapport avec Sapho, contrairement à ce qu’indique Kirby ; mais je doute que l’insecte puisse être maintenu dans Echo (genre que Karsch ne connaissait que par sa description). Il n’est pas nécessaire d’entrer ici dans les moindres détails ; mais le ptérostigma long, étroit et seulement légèrement dilaté s’oppose à celui d’Echo, et la disposition des ramifications de la ramule, particulièrement dans les ailes postérieures, est manifestement différente. Pour le moment, je conserve le nom générique de Kirby et le nom spécifique de Karsch. | ||
| Traduction du texte de McLachlan (1894) | ||
| Note sur Archineura basilactea, Kirby J’ai décrit cette espèce dans les Annals de janvier dernier (p. 84), et le Dr Karsch suggère maintenant (Entomologische Nachrichten, XX, p. 84) qu’il s’agit de la même espèce que son Echo incarnata (Berliner entomologische Zeitschrift, XXXVI, p. 455, 1891), et demande pourquoi je n’ai pas comparé mon nouveau genre au genre indien Echo plutôt qu’au genre africain Sapho. Il est vrai que la tache blanc laiteux située à la base des ailes de mon type pourrait prendre une teinte rose-rouge avec l’âge, et que les nervures, qui sont rougeâtres chez mon exemplaire, pourraient s’assombrir avec le temps. Mais mon espèce ne peut absolument pas appartenir à Echo ; et, si les observations de Karsch ont quelque ressemblance avec la réalité, je serais très surpris qu’il l’ait placée dans Echo, s’il n’avait lui-même reconnu qu’il ne connaissait absolument pas ce genre. En effet, les différences de nervation sont si considérables que je n’aurais guère pensé qu’il vaille la peine de comparer mon spécimen avec la description d’un insecte présenté comme un Echo lorsque je cherchais à l’identifier. Echo possède un ptérostigma ovale, large et très court, tandis qu’Archineura en possède un très long et étroit (beaucoup plus long encore que chez Sapho longistigma, De Selys), et la réticulation dense située sous la cellule basale inférieure est tout à fait différente chez Archineura de celle d’Echo ou de Sapho. Il n’est pas nécessaire que je la décrive ici, puisqu’elle est représentée dans ma figure et soigneusement décrite également ; mais la nervure qui limite la partie basale inférieure de l’aile chez Sapho s’incline beaucoup plus obliquement vers la base que chez Archineura, tandis que chez Echo elle est beaucoup plus courte, plus droite et moins visible. C’est le caractère général de la nervation qui m’a conduit à comparer Archineura à Sapho plutôt qu’à Echo. Karsch fait mention de la remarquable nervation de l’insecte dans sa description, mais se borne à relever des détails ordinaires ; il ne fait pas davantage allusion aux appendices anaux. Par conséquent, il fournit peu d’éléments, au-delà du long ptérostigma, qui puissent suggérer l’identité des deux insectes. | ||
| Traduction du texte de Kirby (1894b) |

