Influence de la température sur le vol des libellules au cours de la journée

Quand le thermomètre dépasse les 33-35°C vos recherches d’Odonates sur le terrain deviennent difficiles, pour vous et pourquoi ? Restez au frais !

Les libellules (Odonata) figurent parmi les insectes volants les plus performants. Leur capacité à voler rapidement, à capturer des proies en plein vol et à défendre un territoire dépend fortement des conditions environnementales, notamment de la température. Cependant, lorsqu’on étudie l’effet de la température sur leur activité, une distinction fondamentale doit être faite entre la température ambiante (température de l’air) et la température corporelle, plus précisément celle du thorax qui contient les muscles du vol.

Contrairement aux mammifères et aux oiseaux, les libellules sont des organismes ectothermes : elles ne produisent pas une température corporelle constante indépendante du milieu. Pourtant, elles ne suivent pas non plus passivement la température de l’air. Grâce au rayonnement solaire, à leur posture et à l’activité musculaire, elles peuvent maintenir leur thorax à une température significativement plus élevée que l’environnement (May, 1976).

Ainsi, comprendre le vol des libellules nécessite d’analyser simultanément la température de l’air et la température des muscles du vol.

Pourquoi la température influence le vol

Le vol des libellules repose sur des muscles puissants situés dans le thorax. Comme toute activité musculaire, leur fonctionnement dépend de la température : lorsque les muscles sont trop froids, leur vitesse de contraction diminue et le vol devient difficile.

Les travaux de May (1976) ont montré que les libellules utilisent plusieurs mécanismes de thermorégulation :

  • exposition directe au soleil ;
  • orientation du corps pour optimiser l’absorption ou limiter le rayonnement ;
  • activité musculaire préalable au décollage ;
  • modification du comportement selon les heures de la journée.

La température réellement déterminante n’est donc pas celle de l’air seule, mais surtout la température thoracique, qui commande directement la capacité de vol.

Température corporelle et température ambiante : deux notions différentes

Une confusion fréquente consiste à interpréter les températures mesurées chez les libellules comme des températures atmosphériques. En réalité, la température ambiante est celle mesurée dans l’air autour de l’animal, la température corporelle est privilégiée au niveau du thorax de l’animal et influence la température des muscles responsables du vol.

La température thoracique peut dépasser largement celle de l’air grâce au rayonnement solaire et à l’activité musculaire.

Les travaux de Marden, Kramer & Frisch (1996) ont montré que certaines espèces atteignent leurs meilleures performances lorsque le thorax se situe autour de 35 °C chez les jeunes adultes et jusqu’à 44 °C chez les individus matures. Ces valeurs ne signifient donc pas que les libellules volent dans un air à 44 °C.

Le tableau suivant illustre les correspondances généralement observées.

Température ambiante (air)Température thoracique approximativeActivité observée
< 15°C< 25-30°CActivité faible, réchauffement
15-20°C25-35°CVol limité à modéré
20-25°C30-40°CActivité importante
25-30°C35-45°CConditions souvent optimales
> 35°C> 45°CRisque de surchauffe ou de mort

Ces valeurs constituent des ordres de grandeur issus des observations de thermorégulation et varient selon les espèces (May 1976, Marden & al. 1996).

Les températures optimales pour le vol au cours de la journée

Du point de vue de la température de l’air, les observations convergent vers une plage favorable comprise entre 20 °C et 30 °C.

Dans cette plage :

  • les muscles thoraciques atteignent plus facilement leur température optimale ;
  • les performances de chasse augmentent ;
  • les déplacements et les comportements territoriaux deviennent plus fréquents ;
  • l’activité reproductive atteint souvent son maximum.

À l’intérieur de cette plage ambiante, le thorax peut atteindre environ 35 à 45°C, ce qui correspond aux conditions physiologiques les plus favorables au vol (Marden & al. 1996).

L’activité maximale est donc généralement observée en fin de matinée et au début de l’après-midi, non parce que l’air atteint ses températures les plus élevées, mais parce que les libellules disposent alors d’un apport thermique suffisant pour amener leurs muscles thoraciques dans leur plage optimale de fonctionnement.

Les températures défavorables : trop froid ou trop chaud

Chez la majorité des libellules, une baisse importante de la température ambiante entraîne une diminution nette de l’activité. Lorsque l’air descend sous 15–16 °C environ, le thorax ne parvient plus facilement à atteindre la température nécessaire au fonctionnement optimal des muscles du vol. Les individus restent alors souvent immobiles sur des surfaces exposées au soleil afin d’accumuler de la chaleur avant de pouvoir décoller (Science Insights 2025, Mead [2026]).

Cependant, cette règle générale connaît une exception remarquable avec les espèces du genre Sympecma, notamment Sympecma fusca et Sympecma paedisca. Contrairement à la majorité des Odonates européens, ces espèces hivernent à l’état adulte (imago) et peuvent être observées tout au long de l’hiver (Vlinderstichting [2026]). Leur stratégie ne consiste pas à maintenir une activité de vol soutenue dans le froid, mais plutôt à alterner de longues périodes d’immobilité avec des épisodes d’activité lorsque les conditions locales deviennent favorables. Des observations naturalistes rapportent que Sympecma paedisca peut survivre à des températures nettement inférieures à 0 °C et être observée directement sur la neige, parfois avec des cristaux de glace visibles sur les yeux ou partiellement enfouie dans la neige (van der Heijden [2026b]). De même, Sympecma fusca peut redevenir active lors des journées hivernales ensoleillées et déplacer ponctuellement son site d’hivernage même à basse température.

Ces observations ne signifient pas que ces espèces possèdent une température optimale de vol plus basse que les autres libellules. Leur activité hivernale reste généralement limitée, opportuniste et fortement dépendante des microclimats locaux : exposition solaire, végétation protectrice et température réelle du corps, qui peut rester supérieure à celle de l’air (May 1976). Ainsi, la présence de libellules actives dans la neige n’est pas contradictoire avec l’effet limitant du froid : elle illustre au contraire la capacité exceptionnelle de certaines espèces à exploiter des fenêtres thermiques très courtes dans un environnement hivernal.

À l’inverse, une chaleur excessive peut devenir limitante.

Lorsque le thorax dépasse la plage optimale, les performances diminuent et le risque de surchauffe augmente. Pour éviter cela, certaines espèces adoptent une posture appelée position d’obélisque, dans laquelle l’abdomen est orienté vers le soleil afin de réduire l’absorption du rayonnement (May 1976).

D’autres réponses comportementales incluent :

  • réduction du temps de vol ;
  • recherche d’ombre ;
  • maintien à proximité de l’eau ;
  • interruption temporaire de l’activité.

Des témoignages de libellules plongeant à la surface de l’eau sont interprétées comme une méthode de thermorégulation (vidéo en ligne ici ➚).

Ainsi, même si le vol nécessite des températures élevées des muscles, des températures ambiantes trop fortes finissent par devenir défavorables et conduisent même à une mortalité importante des individus qui prise au hasard réduit fortement les effectifs, sans réduite la diversité des espèces. Ainsi sur le terrain, il est plus difficile après des périodes de canicule de trouver des spécimens, mais lorsque ces recherches sont soutenues, le nombre d’espèces présentes n’est pas altéré.

Profil quotidien de l’activité de vol : journée exemple pour des Anisoptères

Le rythme quotidien des libellules correspond donc essentiellement à une recherche continue d’équilibre thermique

Conclusion

L’influence de la température sur le vol des libellules ne peut être comprise qu’en distinguant clairement température ambiante et température corporelle. Les meilleures performances de vol sont généralement observées pour des températures d’air comprises entre 20 °C et 30 °C, mais cela correspond à des températures thoraciques nettement plus élevées, souvent comprises entre 35 °C et 45 °C.

Le matin, les libellules doivent accumuler de la chaleur avant de voler ; au milieu de la journée elles atteignent leurs performances maximales ; puis, lorsque la chaleur devient excessive, elles adoptent des comportements destinés à éviter la surchauffe. Le vol des libellules apparaît ainsi comme le résultat d’un compromis permanent entre acquisition et dissipation de chaleur.

Références

  • May M.L. 1976 – Thermoregulation and adaptation to temperature in dragonflies (Odonata: Anisoptera). – Ecological Monographs, 46 (1) : 1-32. – ONLINE
  • Marden J.H., Kramer M.G. & Frisch J. C. 1996 – Age-related variation in body temperature, thermoregulation and activity in a dragonfly. – The J. of Experimental Biology, 199 : 529-535. – ONLINE
  • [Mead K. 2026] – Dragonfly Behaviors. – Minnesota Dragonfly Society, consulté le 18 juin 2026. – ONLINE
  • [Précigout L. 2026] – Observer les Libellules. – Poitou-Charente Nature, consulté le 18 juin 2026. – ONLINE
  • [Science Insights 2025] – When Is Dragonfly Season and When Are They Most Active? – Résumé partagé. – ONLINE
  • [van der Heijden 2026a] – Sympecma paedisca (Brauer, 1877) – Siberian Winter Damselfly. – Dragonflies and Damselflies in and around Europe, consulté le 18 juin 2026. – ONLINE
  • [van der Heijden 2026b] – Frozen damselflies. The exceptional life cycle of Winter Damselflies (Sympecma sp.). – Dragonflies and Damselflies in and around Europe, consulté le 18 juin 2026. – ONLINE
  • [Vlinderstichting 2026] – Bruine winterjuffer, Sympecma fusca. – Atlas Nederland. – ONLINE
  • [Zoo de Taipei 2026] – 野外賞蜓趣 – [Le plaisir d’observer les libellules dans la nature]. – 臺北動物園蜻蜓特展 [Exposition Libellules, Zoo de Taipei], consulté le 18 juin 2026. – ONLINE