Mystère à Clipperton : un bout de France qui n’a plus de libellules

Ce lundi 24 août 2026, je découvre en ligne un article de l’entomologiste Romain Garrouste consacré à Clipperton ➚. Une photographie de libellule attire mon attention. Avant même d’en poursuivre la lecture, je m’interroge : quels Odonates peuvent bien vivre sur cette île française perdue dans l’est du Pacifique ? En remontant les observations et la bibliographie, je découvre alors une histoire inattendue, commencée il y a près de soixante ans et qui semble s’être achevée par la disparition des libellules de Clipperton. Au fil de cette enquête, mes observations rejoignent finalement celles de Romain Garrouste, nos lectures convergent vers la même interrogation sur une extinction probablement engagée bien avant qu’elle ne devienne visible. Cette lecture aura ainsi été le point de départ d’une exploration plus approfondie, révélant une histoire inattendue où les libellules croisent même la route du commandant Cousteau : un petit monde qui ne pouvait décidément pas rester dans le silence.

Au milieu du Pacifique oriental, à plus de 1 000 kilomètres des côtes mexicaines, l’atoll français de Clipperton constitue un minuscule laboratoire naturel. Son isolement extrême et la pauvreté de sa faune terrestre permettent d’y observer des phénomènes écologiques qui seraient beaucoup plus difficiles à déceler dans un écosystème complexe. Parmi eux figure une petite énigme : qu’est-il arrivé aux libellules autrefois présentes sur l’atoll ?

Deux espèces signalées à la fin des années 1960

L’histoire commence avec des récoltes effectuées à Clipperton en 1967 et étudiées par les entomologistes Pierre Aguesse et Philippe Gaillot. Leur publication, Note sur deux espèces d’Odonates de l’atoll de Clipperton, signale : Ischnura ramburii, une petite demoiselle appartenant aux Ischnuridae, et Anax amazili, une grande libellule de la famille des Anactidae.

Le cas d’Ischnura ramburii est particulièrement intéressant. Des larves furent retrouvées dans les contenus stomacaux de poissons du lagon. Or les larves de libellules sont aquatiques : cette observation constitue donc un indice très fort de l’existence d’une population se reproduisant réellement à Clipperton, et non de la présence occasionnelle de quelques adultes arrivés en vol.

Pour Anax amazili, la situation est plus incertaine. Seul l’adulte est documenté et il n’est donc pas démontré que cette espèce se soit effectivement reproduite sur l’atoll.

Ischnura ramburii était encore là en 1980

Une donnée passée relativement inaperçue permet de prolonger l’histoire. Des collections d’odonates conservées au Muséum d’histoire naturelle de Marseille comprennent un Ischnura ramburii provenant de Clipperton et rapporté par l’équipe du commandant Jacques-Yves Cousteau en 1980.

La petite demoiselle était donc encore présente sur l’atoll — ou, à tout le moins, un individu y fut récolté — treize ans après les observations de 1967. Puis sa trace se perd.

En 2004-2005, les scientifiques les recherchent en vain

Lors de l’importante expédition scientifique Jean-Louis Étienne de 2004-2005, une équipe du Muséum national d’histoire naturelle entreprend un nouvel inventaire des insectes de Clipperton. Les recherches ne se limitent pas aux insectes terrestres. Les scientifiques prospectent également les milieux susceptibles d’abriter les odonates : végétation aquatique, bordures et hauts-fonds du lagon, petites îles végétalisées. Différentes méthodes de collecte sont employées et les participants à l’expédition sont sensibilisés à la recherche des adultes.

Aucun des deux odonates historiquement signalés n’est retrouvé.

Cette absence est significative compte tenu de l’effort de prospection. Elle ne constitue cependant pas une preuve absolue d’extinction : une population devenue extrêmement réduite ou une période d’émergence différente aurait théoriquement pu échapper aux observateurs. Les auteurs de l’inventaire considèrent néanmoins leur disparition locale comme probable.

Le lagon aurait-il condamné les libellules ?

Le principal suspect est la transformation écologique du lagon de Clipperton.

Les libellules ont en effet un cycle de vie étroitement dépendant de l’eau. Les adultes sont aériens, mais leurs larves vivent dans le milieu aquatique. Une modification durable de la qualité de l’eau, de la végétation ou des habitats nécessaires au développement larvaire peut donc interrompre la reproduction d’une population bien avant que les derniers adultes disparaissent. Entre les premières observations et l’expédition de 2005, le fonctionnement du lagon de Clipperton a profondément évolué. Les scientifiques évoquent notamment les modifications de ses conditions hydrologiques et de ses habitats aquatiques comme une explication possible de la disparition des odonates.

Le scénario est particulièrement crédible pour Ischnura ramburii : sa reproduction était attestée dans les années 1960, l’espèce est encore signalée en 1980, mais elle n’est plus retrouvée en 2004-2005 malgré des recherches spécifiques. Pour Anax amazili, il faut être beaucoup plus prudent : rien ne démontre qu’une population reproductrice ait jamais été durablement installée sur l’île.

Une extinction devenue visible longtemps après avoir commencé ?

Cette histoire intéresse aujourd’hui les chercheurs parce qu’elle illustre potentiellement le phénomène de « dette d’extinction ». Une espèce ne disparaît pas nécessairement dès que son environnement devient défavorable. Une petite population peut survivre pendant plusieurs années ou décennies alors que les conditions nécessaires à son maintien à long terme ont déjà disparu. L’extinction observée aujourd’hui peut donc être la conséquence retardée d’une transformation écologique beaucoup plus ancienne.

C’est précisément l’interprétation proposée en 2026 par l’entomologiste Romain Garrouste, chercheur au Muséum national d’histoire naturelle. Clipperton devient ainsi un modèle miniature permettant d’étudier ces extinctions «déjà engagées, mais encore invisibles».

Le cas des libellules doit néanmoins être formulé avec prudence. On ne peut pas affirmer avec certitude que « les deux espèces de libellules de Clipperton se sont éteintes ». Les données permettent plutôt de dire qu’une population reproductrice d’Ischnura ramburii existait dans les années 1960, que l’espèce est encore documentée en 1980 et qu’elle n’a pas été retrouvée lors des recherches approfondies de 2004-2005. Son extinction locale est donc probable. Pour Anax amazili, l’existence même d’une ancienne population reproductrice reste à démontrer.

Essai d’illustration du Mystère de la disparition des Libellules de Clipperton
©© byncsa – Cyrille Deliry – Y’Ado! – Histoires Naturelles

Clipperton n’est pas un cas isolé. À plusieurs milliers de kilomètres de là, sur l’île française d’Europa, dans le canal du Mozambique, un autre insecte a connu une histoire curieusement comparable. Le moustique Eretmapodites plioleucus, signalé au milieu du XXe siècle et décrit comme extrêmement abondant en 1948, n’a plus été retrouvé lors des prospections réalisées au début des années 2000, malgré des recherches ciblant aussi bien ses larves que les adultes. Son cas reste toutefois entouré d’incertitudes taxonomiques (Tantely & al. 2016) et ne permet pas davantage de conclure formellement à une extinction locale. De Clipperton à Europa, les petites îles offrent des situations particulièrement propices à l’étude des disparitions différées. Mais pour parler véritablement de «dette d’extinction», il ne suffit pas qu’une espèce cesse d’être observée : encore faut-il pouvoir montrer que sa disparition trouve son origine dans une transformation antérieure de son habitat. À Clipperton, c’est précisément cette hypothèse qui rend le cas des Odonates intéressant : la modification du lagon aurait pu compromettre leur maintien avant même que leur disparition ne devienne perceptible.

  • Aguesse P. & Gaillot P. 1968 – Note sur deux espèces d’Odonates de l’atoll de Clipperton. – Bulletin du Muséum national d’histoire naturelle, 2e série, 40 (6) : 1162-1163. – ONLINE
  • Dommanget J.L. 2002 – Données sur les collections d’odonates du Muséum d’histoire naturelle de Marseille. – Martinia, 18 (3), septembre 2002. – in : PDF LINK
  • [Garrouste R. 2026] – L’atoll de Clipperton, un laboratoire unique pour étudier les extinctions déjà engagées, mais encore invisibles. – The Conversation, 13 août 2026, en ligne. – ONLINE
  • Garrouste R. & Hervé C. 2009 – La faune des insectes (Insecta s. l.) de l’Atoll de Clipperton.in : Charpy L. (coord.)– Clipperton, environnement et biodiversité d’un microcosme océanique. – Paris, MNHN, Marseille, IRD, Collection Patrimoines naturels, n° 68 : 309 & seq. – ONLINE
  • Girod R. & Le Goff G. 2006 – Inventaire actualisé des moustiques (Diptera : Culicidae) des îlots français de Europa, Juan-de-Nova et Grande-Glorieuse (Canal du Mozambique, océan Indien). – Bulletin de la Société de Pathologie Exotique, 99 (2) : 122-128. – PDF LINK
  • Tantely M.L. & al. 2016 – An updated checklist of mosquito species (Diptera: Culicidae) from Madagascar. – Parasite, 21 avril 2016. – ONLINE