Nous avons peut-être oublié Greta, pas le changement climatique

En 2018, elle avait 15 ans et, en quelques mois, passait de sa grève scolaire solitaire devant le Parlement suédois à la tribune de la COP24 à Katowice. Son ascension fut si rapide qu’elle provoqua autant de fascination que de soupçons. Qui était derrière Greta Thunberg ? Qui l’avait repérée, accompagnée, invitée ? Écrivait-elle réellement ces discours qui interpellaient les dirigeants du monde ? Était-elle une adolescente exceptionnellement déterminée ou l’icône parfaitement construite dont le mouvement climatique avait besoin ? Puis les années ont passé. Greta a progressivement quitté le centre de notre attention et les polémiques se sont déplacées ailleurs. Le climat, lui, n’a pas disparu avec elle. Huit ans après son premier panneau devant le Parlement suédois, l’accumulation des observations et la répétition des événements extrêmes invitent à reprendre l’histoire par l’autre bout. Après avoir tant discuté de la messagère, il est peut-être temps de revenir à son message et de poser une question devenue plus dérangeante : sur l’essentiel, n’avait-elle pas raison de placer le monde face à ses responsabilités envers ses propres enfants ?

Quatre mois pour changer d’échelle

Le 20 août 2018, devant le Riksdag, le Parlement suédois, une adolescente de 15 ans s’installe seule avec un panneau sur lequel elle a peint quelques mots : Skolstrejk för klimatet, «grève scolaire pour le climat». Elle s’appelle Greta Thunberg. Quatre mois plus tard, en décembre, cette même adolescente s’exprime à la COP24 de Katowice, la grande conférence des Nations unies consacrée au changement climatique. Entre ces deux scènes, le contraste est suffisamment vertigineux pour susciter une question légitime : comment une lycéenne quasiment inconnue peut-elle passer, en quelques mois, d’une grève scolaire solitaire devant le Parlement suédois à une tribune internationale ? Comment accède-t-elle aux médias, puis aux institutions ? Qui la repère, qui relaie son initiative, qui l’invite ? Et comment une jeune fille de cet âge parvient-elle à construire des discours dont la simplicité, la maîtrise et l’efficacité rhétorique impressionnent jusqu’aux journalistes et aux responsables politiques qui l’écoutent ?

Ces questions ont rapidement été absorbées par deux récits antagonistes. Le premier raconte une sorte de surgissement providentiel : une adolescente solitaire, convaincue par la science, se serait assise devant le Parlement et, par la seule force de sa sincérité, aurait réveillé la planète. Le second, symétriquement inverse, voit en Greta Thunberg une «marionnette», produit artificiel d’une opération de communication conçue en amont par des militants, des financiers ou des organisations ayant besoin d’un visage. La chronologie documentée ne valide réellement aucun de ces deux récits. Elle suggère quelque chose de plus intéressant et sans doute de plus représentatif de notre époque : la construction extrêmement rapide d’une figure publique à partir d’une personne qui, elle, n’est pas nécessairement construite.

Avant l’image qui fera le tour du monde, il y avait déjà une voix

Stockholm, août 2018. Greta Thunberg, 15 ans, devant le Parlement suédois avec la pancarte Skolstrejk för klimatet (« Grève scolaire pour le climat »). En quelques semaines, cette scène deviendra l’une des images emblématiques de la mobilisation climatique de la jeunesse.
Photographie : Anders Hellberg ©© bysa Wikimedia commons

Pour comprendre cette histoire, il faut commencer avant le fameux 20 août. Au printemps 2018, Greta Thunberg participe à un concours d’écriture organisé par le quotidien suédois Svenska Dagbladet, qui invite de jeunes lecteurs à écrire sur le climat. Son texte fait partie de ceux qui sont retenus et publiés. L’événement pourrait sembler secondaire, mais il apporte une première réponse à une interrogation qui surgira plus tard, lorsque la qualité de ses discours commencera à surprendre : Greta était-elle réellement capable de construire elle-même de tels raisonnements ? Son texte de mai 2018 précède sa célébrité. Avant les conférences internationales, avant les caméras de télévision et avant l’existence d’un «phénomène Greta», elle écrivait donc déjà sur le changement climatique avec suffisamment de clarté et de conviction pour être distinguée par un grand quotidien national.

Cette publication joue cependant un autre rôle. Elle la met en contact avec des personnes appartenant déjà aux milieux de l’activisme climatique, parmi lesquelles Bo Thorén, engagé dans le mouvement Fossil Free Dalsland. Plusieurs jeunes participent alors à des discussions sur les formes d’action susceptibles de placer davantage le climat au centre du débat politique. L’idée d’une grève scolaire est évoquée, notamment en référence aux mobilisations lycéennes américaines de l’époque. Ce détail mérite d’être conservé parce qu’il déconstruit le récit trop simple d’une idée apparue spontanément dans l’esprit d’une adolescente isolée. L’idée générale de la grève scolaire circulait dans un environnement militant. Mais la suite est tout aussi importante : selon le récit donné par Greta Thunberg elle-même, les autres jeunes ne souhaitent finalement pas adopter cette forme d’action. Elle décide de la mener malgré tout. Une idée peut provenir d’un milieu, d’une conversation ou d’une inspiration collective sans que celui qui s’en empare soit pour autant le produit ou la marionnette de ce milieu.

Le bon geste, au bon moment

Le 20 août 2018, Greta s’installe donc devant le Parlement. Le calendrier est extraordinairement favorable. Les élections législatives suédoises doivent se tenir le 9 septembre et elle annonce qu’elle poursuivra sa grève jusqu’au scrutin. La Suède vient par ailleurs de connaître un été exceptionnellement chaud et sec, accompagné d’importants incendies. Le changement climatique n’est donc plus seulement un sujet scientifique situé dans un futur lointain : il appartient déjà à l’actualité immédiate.

Et l’action de Greta possède quelque chose que les grands rapports climatiques ou les conférences diplomatiques ne possèdent presque jamais : une image immédiatement compréhensible. Une adolescente, l’école, un Parlement, une grève, quelques mots sur un panneau et l’idée d’un avenir menacé. La photographie suffit presque à raconter toute l’histoire. Dans l’économie contemporaine de l’attention, c’est une force considérable.

La force de cette «grève de l’école» tient précisément à la contradiction qu’elle met en scène. Refuser d’aller en classe serait un geste banal de désobéissance si la cause invoquée ne lui donnait pas une tout autre portée : à quoi bon préparer les enfants à leur avenir si les adultes ne prennent pas suffisamment soin du monde dans lequel ils devront le vivre ? La légitimité de la cause donne ainsi son sens à la transgression : en refusant momentanément l’école, Greta ne rejette pas son avenir, elle oblige les adultes à s’interroger sur celui qu’ils lui préparent.

L’accélérateur

Un personnage intervient alors très tôt : Ingmar Rentzhog, entrepreneur suédois engagé dans la communication climatique et fondateur de la plateforme We Don’t Have Time. Il photographie Greta, l’interviewe et diffuse son action auprès de son propre réseau. Thunberg expliquera ensuite qu’elle ne le connaissait pas avant sa grève. Rentzhog deviendra pourtant l’un des personnages centraux des récits selon lesquels l’adolescente aurait été «lancée» comme un produit.

Les faits disponibles conduisent à une conclusion plus mesurée. Il n’est pas nécessaire pour expliquer l’existence de la grève : lorsqu’il intervient, Greta est déjà assise devant le Parlement. En revanche, son rôle compte pour comprendre la vitesse de propagation de l’événement. Il possède ce qu’une adolescente de 15 ans ne possède évidemment pas encore : un réseau de militants, de communicants et de personnes déjà mobilisées sur la question climatique. Il est moins convaincant de le décrire comme le metteur en scène de Greta que comme l’un de ses premiers accélérateurs médiatiques.

Quand la célébrité produit la célébrité

Une fois le premier signal amplifié, une mécanique nouvelle par son ampleur et sa rapidité se met en mouvement. En 2018, les réseaux sociaux sont désormais massivement installés et démontrent leur capacité à transformer une initiative individuelle en mobilisation collective, sans passer par les organisations traditionnelles. Greta publie son action ; militants et adolescents la relaient et la reproduisent ; les médias s’en emparent, donnant en retour une légitimité nouvelle à ce qui circule en ligne. Une boucle d’amplification se crée entre réseaux sociaux et médias traditionnels. L’action s’y prête parfaitement : une pancarte, quelques élèves, un vendredi suffisent pour la reproduire partout. Plus Greta devient visible, plus son geste est imité ; plus il est imité, plus elle devient incontournable. La viralité ne raconte plus seulement le mouvement : elle participe à sa construction.

Après les élections du 9 septembre, Greta retourne en classe mais poursuit sa grève chaque vendredi. La force de son initiative tient alors à son extraordinaire reproductibilité : quelques élèves, des pancartes et un vendredi suffisent. Dès novembre 2018, des grèves scolaires apparaissent notamment en Australie, où plusieurs milliers d’élèves manifestent à Sydney, Melbourne, Brisbane et dans d’autres villes. Le mouvement gagne rapidement la Belgique, l’Allemagne, le Royaume-Uni, la France et de nombreux autres pays. Le 15 mars 2019, moins de sept mois après la première grève de Stockholm, une première journée mondiale de mobilisation rassemble des élèves dans plus de 2000 villes et une centaine de pays. Le phénomène ne repose pourtant pas sur une organisation internationale classique : sous le nom de Fridays for Future, des groupes locaux largement autonomes coordonnent leurs actions grâce aux réseaux sociaux, tandis que des plateformes militantes recensent les manifestations et additionnent les estimations transmises localement. C’est à partir de ces remontées que seront annoncés, lors des mobilisations mondiales de septembre 2019, plusieurs millions de participants – des chiffres impressionnants, mais qui restent pour partie ceux du mouvement lui-même. En un an, la protestation solitaire est devenue rituel ; le rituel, réseau ; le réseau, mouvement international. Greta Thunberg n’est désormais plus seulement une adolescente suédoise contestant la politique de son pays : elle est devenue le visage identifiable d’une mobilisation planétaire.

La découverte d’une oratrice

Reste alors une autre énigme : celle de la parole. Le 24 novembre 2018, seulement trois mois après sa première journée devant le Parlement, Greta intervient à TEDxStockholm. Revoir ce discours aujourd’hui est particulièrement instructif. Il n’est pas techniquement sophistiqué et ne cherche pas à l’être. Il ne propose ni analyse détaillée des modèles climatiques, ni théorie économique, ni programme complet de transition énergétique. Sa puissance vient précisément de sa capacité à ramener une question gigantesque à une contradiction immédiatement intelligible : nous savons que le climat se réchauffe ; nous savons que les émissions humaines jouent un rôle central ; nous savons qu’il faut les réduire ; pourtant, les comportements collectifs demeurent largement incompatibles avec cette connaissance. Pourquoi ?

Dans ce discours, Greta insiste sur le fait que nous possédons déjà les faits et une grande partie des solutions et qu’il faut désormais «se réveiller et changer». Le procédé qu’elle utilisera ensuite est déjà pleinement installé : elle prend au sérieux les affirmations des adultes et des institutions, puis confronte leurs comportements à leurs propres déclarations.

L’enfant retourne la hiérarchie

C’est probablement là que se trouve sa véritable innovation rhétorique. Dans l’ordre social traditionnel, l’enfant ne possède pas l’autorité. Les adultes savent, les experts expliquent, les gouvernants décident et les jeunes apprennent. Greta inverse cette hiérarchie. Les adultes possèdent la connaissance scientifique ; ils possèdent également le pouvoir politique et économique ; ils doivent donc porter la responsabilité de l’écart entre ce qu’ils savent et ce qu’ils font. L’enfant, précisément parce qu’elle ne possède encore ni ce pouvoir ni cette responsabilité historique, peut leur demander des comptes.

Son âge, qui devrait théoriquement diminuer son autorité, devient la source de son autorité morale. Un climatologue de 55 ans expliquant dans une conférence internationale qu’il faut réduire les émissions appartient au fonctionnement normal d’une conférence climatique. Une adolescente de 15 ans demandant aux adultes pourquoi ils compromettent l’avenir de sa génération produit une scène. Et les médias fonctionnent autant avec des scènes qu’avec des arguments.

De Stockholm à l’ONU : un passage moins mystérieux qu’il n’y paraît

Le passage de Stockholm à Katowice devient alors beaucoup moins mystérieux. Une conférence des parties sur le climat n’est pas exclusivement une réunion fermée de chefs d’État et de diplomates. Les COP constituent un vaste écosystème institutionnel où se côtoient délégations nationales, organisations internationales, scientifiques, entreprises, syndicats, représentants de collectivités, associations, mouvements de jeunesse et ONG environnementales.

La documentation officielle de la COP24 permet précisément de situer Greta Thunberg dans ce dispositif : lors du segment de haut niveau, elle intervient au nom des organisations non gouvernementales environnementales. Ce détail corrige une représentation trompeuse. L’ONU n’a pas parcouru le monde à la recherche d’une adolescente inconnue avant de lui remettre soudainement un micro devant les dirigeants de la planète. Il existait déjà des canaux permettant à la société civile et aux ONG de s’exprimer. En décembre 2018, quelques mois après le début des grèves scolaires, Greta est devenue l’un des visages les plus reconnaissables de la mobilisation climatique des jeunes. Son accès à la scène reste exceptionnellement rapide ; il cesse pour autant d’être inexplicable.

De 15 à 92 ans, le même avertissement

David Attenborough à la COP24, Katowice, 3 décembre 2018. À 92 ans, le naturaliste britannique prononce le premier discours de la People’s Seat, destiné à porter devant les décideurs les préoccupations recueillies auprès du public. Quelques jours avant Greta Thunberg, il avertit les dirigeants que, sans action, l’humanité risque « l’effondrement de nos civilisations » et la disparition d’une grande partie du monde naturel.
Photo : UN Climate Change / UNFCCC ©© byncsa

Greta n’est d’ailleurs pas la seule voix inhabituelle que la COP24 choisit de faire entendre. Le 3 décembre 2018, quelques jours avant son intervention, Sir David Attenborough, 92 ans, s’adresse lui aussi aux délégués. Le contraste est saisissant : à une extrémité de la vie, un homme qui a consacré des décennies à observer et raconter le monde naturel ; à l’autre, une adolescente qui demande dans quel état ce monde lui sera transmis. Attenborough emploie des mots plus graves encore, évoquant, faute d’action, le risque d’un «effondrement de nos civilisations» et d’une destruction massive du monde naturel. Son intervention, conçue dans le cadre de la «People’s Seat» à partir de contributions recueillies sur les réseaux sociaux, précède ainsi de quelques jours celle de Greta. Deux générations opposées se retrouvent devant la même assemblée et lui adressent, chacune à sa manière, le même avertissement : vous savez ce qui se passe ; il vous appartient désormais d’agir.

Katowice : le moment du basculement

Le discours prononcé à Katowice provoque le véritable basculement. Là encore, sa force vient moins de sa sophistication que de son dépouillement. Greta ne prétend pas apprendre la climatologie aux négociateurs. Elle leur retire plutôt une échappatoire. Son raisonnement peut être réduit à quelques propositions : vous connaissez le problème ; vous disposez du pouvoir ; vous affirmez vouloir le résoudre ; mais vos actes ne correspondent pas à vos déclarations.

Elle oppose également la logique de la croissance économique illimitée à celle des limites physiques et insiste sur l’injustice entre ceux qui ont le plus bénéficié du modèle industriel et ceux qui auront à vivre avec ses conséquences. Au cœur de son intervention apparaît l’idée qui deviendra l’une de ses signatures : une crise ne peut être résolue si elle n’est pas traitée comme une crise. Il s’agit moins d’un programme de gouvernement que d’une accusation morale. C’est précisément pourquoi elle est difficile à contrer. Un ministre peut discuter un taux de taxe carbone, un calendrier de sortie du charbon ou une norme automobile. Il est beaucoup plus difficile de répondre à une adolescente qui demande, en substance : si vous croyez réellement ce que vous affirmez savoir sur le climat, pourquoi ne vous comportez-vous pas en conséquence ?

Qui écrit vraiment les discours ?

Cette efficacité nourrit presque immédiatement les soupçons portant sur la rédaction de ses discours. Une adolescente de 15 ou 16 ans peut-elle réellement écrire ainsi ? La question sera directement posée à Greta en 2019 par la journaliste Christiane Amanpour. Elle répond qu’elle écrit ses propres discours, tout en précisant que, compte tenu de l’importance de ses audiences, elle sollicite des avis et demande parfois à des scientifiques de vérifier l’exactitude de certaines formulations.

Cette réponse dessine un processus beaucoup plus vraisemblable que les deux caricatures opposées. Il ne s’agit probablement ni d’un génie solitaire rédigeant dans l’isolement le plus complet, ni d’une marionnette découvrant quelques minutes avant son intervention un texte écrit par un mystérieux communicant. Il s’agit plutôt d’une adolescente extrêmement investie dans son sujet, dotée d’une réelle capacité d’écriture, qui bénéficie désormais d’un entourage, fait relire ses textes et vérifie certains éléments techniques auprès de spécialistes.

Un autre indice vient de la comparaison des textes eux-mêmes. Le texte publié avant sa célébrité, le discours de TEDxStockholm et celui de Katowice présentent une remarquable continuité. On y retrouve les mêmes structures de pensée : urgence scientifique, contradiction entre connaissance et comportement, critique de l’inaction des adultes, responsabilité envers les générations futures, refus du langage institutionnel qui transforme la crise en problème abstrait. On peut juger cette rhétorique brillante ou simplificatrice ; on peut contester certaines de ses conclusions politiques. Mais il est difficile de nier qu’elle possède une voix stable et reconnaissable. L’hypothèse d’une fabrication intégrale des discours par une équipe extérieure devient donc moins nécessaire pour expliquer leur cohérence.

Fabriquer une icône n’est pas fabriquer une personne

C’est peut-être ici que l’opposition entre «authenticité» et «marionnette» révèle ses limites. Oui, une icône médiatique s’est construite. Elle a été construite par une multitude d’acteurs : journalistes, militants, réseaux sociaux, conférences, ONG et institutions qui ont progressivement compris la puissance symbolique de cette adolescente. Mais fabriquer une icône n’est pas nécessairement fabriquer la personne transformée en icône.

Toute société médiatique transforme certains individus en symboles parce qu’ils condensent une histoire complexe en une image immédiatement identifiable. Greta Thunberg condense parfaitement celle-ci : une génération qui n’a pas créé le problème demande des comptes à une génération qui a bénéficié d’un modèle économique dont elle hérite désormais des conséquences. La chaîne d’amplification est parfaitement identifiable : concours de presse, premiers contacts militants, grève scolaire, relais de Rentzhog et d’autres réseaux, médias suédois, diffusion internationale, TEDx, ONG, COP24. Mais une chaîne d’amplification ne constitue pas, en elle-même, une chaîne de commandement. Les éléments publics permettent de documenter très précisément la première ; ils ne démontrent pas l’existence de la seconde.

Huit ans plus tard, le thermomètre reprend la parole

Huit ans plus tard, il existe cependant une autre manière de relire toute cette histoire : regarder non plus seulement ce qui est arrivé à Greta, mais ce qui est arrivé au climat depuis 2018. Car tandis que la célébrité de la militante suivait son cycle presque classique – fascination, mobilisation, controverses, récupération politique, rejet, banalisation, voire oubli -, le système climatique, lui, poursuivait sa trajectoire, indifférent aux fluctuations de notre attention.

Les observations disponibles en 2026 sont remarquables. Selon le service européen Copernicus, 2024 demeure l’année la plus chaude jamais enregistrée dans sa série de données, tandis que 2025 s’est classée au troisième rang, pratiquement au même niveau que 2023. Les onze années allant de 2015 à 2025 constituent les onze années les plus chaudes jamais observées. Plus frappant encore, la moyenne des années 2023, 2024 et 2025 se situe, dans le jeu de données ERA5, à plus de 1,5 °C au-dessus de la période préindustrielle 1850-1900. Cette donnée doit être interprétée correctement : elle ne signifie pas que l’objectif de 1,5 °C de l’accord de Paris est définitivement franchi, puisque celui-ci s’apprécie sur une tendance climatique de longue durée et non sur quelques années isolées. Elle signifie néanmoins que l’humanité vient de connaître plusieurs années à des niveaux de température globale qui, au moment où Greta s’asseyait devant le Parlement suédois en 2018, appartenaient encore, pour beaucoup, aux projections d’un futur que l’on pouvait croire lointain et qui se révélera pourtant très proche.

L’«emballement» : ce que la science permet réellement de dire

C’est également ici que le vocabulaire de l’«emballement» doit être employé avec précision. Le système climatique ne se transforme pas en une succession uniforme de catastrophes dont chacune pourrait être directement attribuée au réchauffement. Une tempête, une inondation, un incendie ou une sécheresse possède toujours plusieurs causes et l’attribution scientifique d’un événement particulier exige une analyse spécifique.

En revanche, le diagnostic global est désormais robuste. Le sixième rapport du GIEC établit que l’influence humaine est le principal facteur de l’augmentation observée de la fréquence et de l’intensité des chaleurs extrêmes à l’échelle mondiale. Il montre également l’influence humaine sur l’intensification des précipitations extrêmes dans de nombreuses régions. Une atmosphère plus chaude peut contenir davantage de vapeur d’eau, ce qui modifie les conditions dans lesquelles se produisent certains épisodes de fortes pluies. Des températures plus élevées accentuent également l’évaporation et peuvent, dans certaines régions et selon les configurations météorologiques, favoriser des sécheresses plus sévères et créer des conditions plus propices aux incendies. Les océans accumulent l’immense majorité de l’excès de chaleur du système climatique ; leur réchauffement contribue à l’élévation du niveau marin et modifie de nombreux équilibres physiques et biologiques.

Quand la connaissance devient expérience

Ce qui change peut-être aujourd’hui n’est donc pas seulement le climat, mais notre manière de le percevoir. Pendant des décennies, le changement climatique a souffert d’un handicap politique considérable : il était possible de le comprendre intellectuellement sans le ressentir directement. Quelques dixièmes de degré sur une moyenne planétaire sont difficiles à transformer en expérience quotidienne. Pourtant, une moyenne climatique n’est pas une température ressentie : elle modifie progressivement le cadre statistique dans lequel les événements météorologiques se produisent.

À mesure que les anomalies deviennent plus fréquentes, que des records vieux de plusieurs décennies sont dépassés et que les sociétés connaissent successivement des vagues de chaleur, des épisodes de pluies intenses, des sécheresses, des incendies ou des températures océaniques inhabituelles, la distance entre la connaissance scientifique et l’expérience vécue diminue. Le changement climatique quitte progressivement les courbes pour entrer dans la vie sociale : agriculture, eau, santé, infrastructures, production énergétique, habitabilité des villes, gestion des forêts, assurances, protection des littoraux.

Le réveil collectif ne ressemblera peut-être pas à Greta

C’est peut-être là que se produit désormais un phénomène plus important encore que l’épisode Greta. En 2018, son discours reposait largement sur une injonction adressée aux adultes : vous disposez déjà des informations nécessaires, mais vous ne vous comportez pas encore comme si vous les croyiez réellement. À cette époque, une grande partie du débat climatique se formulait au futur : que se passera-t-il en 2050 ? Que se passera-t-il en 2100 ? Quel monde laisserons-nous à nos enfants ?

Cette temporalité se déplace. La question devient progressivement : que sommes-nous déjà en train de vivre ? Et, de plus en plus : à quoi devons-nous désormais nous adapter ? Ce déplacement est fondamental parce que les sociétés ne se transforment pas uniquement lorsqu’elles disposent d’informations nouvelles. Elles se transforment lorsque l’information rencontre l’expérience. Un rapport scientifique peut démontrer un risque. Une succession d’années exceptionnellement chaudes, de restrictions d’eau, d’inondations, de pertes agricoles, de feux de forêt ou de problèmes d’assurance peut progressivement transformer ce risque abstrait en réalité sociale.

Le réveil collectif, s’il existe, ne prend donc peut-être plus la forme d’une adhésion personnelle à Greta Thunberg ni même à une identité politique écologiste. Il pourrait naître plus banalement de la constatation que le climat relativement stable auquel nos infrastructures, notre agriculture, nos villes et nos modes de vie avaient été adaptés est lui-même en train de changer.

Et si Greta n’était pas, en réalité, le véritable sujet ?

Voilà finalement le paradoxe de l’histoire commencée devant le Parlement suédois. Nous avons énormément discuté de la messagère. Était-elle sincère ? Était-elle manipulée ? Qui l’avait repérée ? Qui l’avait invitée ? Qui relisait ses discours ? Pourquoi une adolescente avait-elle accès à des tribunes auxquelles tant de chercheurs n’accèdent jamais ? Qui bénéficiait de son image ?

Ces questions méritaient d’être posées, précisément parce que toute ascension médiatique aussi rapide mérite d’être interrogée. La chronologie permet aujourd’hui d’y répondre au moins partiellement. Greta Thunberg n’est pas apparue de nulle part. Son premier texte avait été distingué par un grand journal. Elle avait été mise en relation avec des militants climatiques. L’idée de la grève scolaire avait circulé dans cet environnement. Ingmar Rentzhog a joué un rôle réel d’amplification précoce. Les médias ont reconnu la puissance exceptionnelle de l’image. Les réseaux sociaux ont permis sa reproduction internationale. Les ONG et les institutions climatiques lui ont ensuite ouvert leurs tribunes. Il y eut donc bien une construction ; mais ce que les faits documentent principalement est la construction d’une notoriété, beaucoup plus que la fabrication d’une conviction.

Et huit ans plus tard, cette distinction devient presque secondaire devant une réalité plus embarrassante. Greta Thunberg pouvait se tromper sur certaines solutions. Certaines de ses prises de position politiques pouvaient et peuvent toujours être discutées. Sa manière de simplifier des problèmes économiques et technologiques complexes pouvait être critiquée. La fascination de grandes institutions et de nombreux médias pour une adolescente pouvait légitimement susciter une interrogation sur notre manière de construire des figures morales. Mais derrière ces controverses demeurait une affirmation beaucoup plus simple : le système climatique mondial se réchauffe rapidement, principalement sous l’effet des activités humaines, et les conséquences de ce réchauffement deviennent de plus en plus perceptibles, désormais presque quotidiennes dans notre environnement médiatique, au risque même, par leur répétition, de se banaliser.

Cette affirmation ne dépendait ni de la personnalité, ni de la sincérité, ni même de l’existence de Greta Thunberg. Elle dépendait des observations. Or les observations n’ont pas disparu lorsque la militante a cessé de faire quotidiennement les premières pages des journaux. Elles se sont accumulées.

C’est peut-être finalement la clé de toute cette histoire. En août 2018, une adolescente s’est assise devant un Parlement avec un morceau de carton et a demandé au monde adulte de se réveiller. Le monde s’est passionné pour l’adolescente. Il l’a admirée, caricaturée, attaquée, récompensée, instrumentalisée, invitée et transformée en symbole. Pendant ce temps, beaucoup plus silencieusement, les stations météorologiques, les satellites, les bouées océaniques et les séries climatiques ont continué à mesurer.

La question la plus intéressante n’est donc peut-être plus : «Qui était derrière Greta Thunberg ?» ; elle est devenue : «Qu’y avait-il derrière son avertissement ?»

Sur ce point, il n’y a plus de mystère : huit années supplémentaires d’observations ont accumulé les confirmations. Alors, au-delà de Greta, quand avons-nous prévu d’écouter et de respecter la parole et l’avenir de nos enfants ?

Y’Ado! Selon mes consignes[1] – ©© byncsa – Cyrille Deliry

Cyrille Deliry – Niort, le 1er septembre 2026

Bibliographie et webographie


  1. Un paradoxe assumé : le numérique a une empreinte climatique, mais il est aussi devenu un puissant outil de création et de diffusion des savoirs. Tout l’enjeu est d’en faire un usage responsable. Nous avons vu par exemple que pour Greta, il a été un catalyseur puissant de sa célébrité et de la portée de son action. ↩︎