En 2026, le Gazé a été l’objet d’une enquête dans les Deux-Sèvres à laquelle ont répondu 16 observateurs. J’aurai bien voulu, mais je n’en ai pas vu ! Quand on cite une observation de la Vallée de la Boutonne comme remarquable, ceci montre la place qu’à ce papillon dans les Deux-Sèvre… rare ou plus commun, vraiment plus ? C’est un papillon que j’ai vu régresser en Rhône-Alpes, mais je continuais de le voir encore régulièrement il y a une dizaine d’années.
L’histoire du Gazé dans l’Ouest français est particulièrement intéressante parce qu’elle illustre bien le décalage qui peut exister entre le statut actuel d’une espèce, encore classée « Préoccupation mineure », et son évolution historique réelle. Les documents anciens décrivent Aporia crataegi comme un papillon largement répandu, parfois abondant, dans les campagnes du Poitou, des Charentes et plus largement de l’Ouest. Les témoignages naturalistes du XXe siècle décrivent ensuite une régression considérable, accompagnant les transformations agricoles de l’après-guerre. Les données contemporaines montrent enfin une espèce toujours bien implantée dans certains secteurs bocagers ou calcaires, mais beaucoup moins uniformément distribuée qu’elle ne l’était au début du XXe siècle.
Il faut cependant aborder cette histoire avec une précaution méthodologique importante : avant la seconde moitié du XXe siècle, on ne dispose ni de protocoles standardisés, ni d’une couverture homogène du territoire. Une espèce commune pouvait être très peu collectée ou simplement notée « partout », alors qu’une aberration remarquable pouvait donner lieu à une publication précise. Les absences anciennes de données ne sont donc presque jamais assimilables à des absences de l’espèce.
Du XVIIIe siècle au début du XXe siècle : une espèce ordinaire des campagnes
L’histoire scientifique du Gazé commence en 1758, lorsque Linné décrit l’espèce sous le nom de Papilio crataegi dans la dixième édition du Systema Naturae. Les combinaisons Pieris crataegi et Leuconea crataegi, que l’on rencontre dans certaines collections et publications anciennes, correspondent à la même espèce aujourd’hui placée dans le genre Aporia. Cette synonymie est importante pour rechercher les données historiques dans les catalogues et dans GBIF.
En revanche, je n’ai trouvé aucune donnée départementale suffisamment documentée du XVIIIe siècle pour la Charente, la Charente-Maritime, les Deux-Sèvres, la Vienne ou la Vendée.
Le véritable socle documentaire régional apparaît au XIXe siècle. Les synthèses consacrées à l’histoire de la lépidoptérologie en Poitou-Charentes placent parmi les premiers travaux importants celui de Pierre-Néhémie Maillard, publié en 1878 pour les Deux-Sèvres. À partir de la fin du XIXe et surtout du début du XXe siècle, les observations accumulées par les naturalistes occidentaux permettent à Henri Gelin et Daniel Lucas d’élaborer leur grand catalogue des Lépidoptères de l’Ouest.
L’état des connaissances publié par Gelin et Lucas en 1912 est capital pour le Gazé. Ils indiquent que l’espèce « habite toute la région » et qu’elle est « plus ou moins abondante selon les années ». Ils la rencontrent dans les prairies et les champs cultivés, les adultes visitant notamment scabieuses et chardons, tandis que les chenilles vivent sur les aubépines (Crataegus), le prunellier (Prunus spinosa) et d’autres Rosacées ligneuses. Cette formulation est extrêmement instructive. En 1912, le Gazé n’est manifestement pas considéré comme une curiosité localisée : il appartient au fonds ordinaire des paysages ruraux de l’Ouest. Sa distribution englobe suffisamment largement la région pour que les auteurs ne jugent même pas nécessaire d’énumérer une longue série de stations.
C’est précisément l’un des problèmes de l’exploitation historique des collections. Robert Lévesque et les auteurs des synthèses ultérieures soulignent que les espèces communes ont souvent été moins précisément localisées que les espèces rares. Les cartes historiques constituées à partir de L’Amateur de Papillons, de la Revue française de Lépidoptérologie, d’Alexanor, du catalogue Lhomme et d’autres publications distinguent les données antérieures et postérieures à 1950, mais les simples mentions du type « partout » ne peuvent pas être cartographiées. Les auteurs appelaient d’ailleurs à rechercher les carnets et collections privées pour compléter cette lacune documentaire. Ainsi, paradoxalement, la relative pauvreté des points précisément géoréférencés avant 1940 est compatible avec une espèce alors très répandue.
Les premières données précises et les collections : 1920-1960
Certaines captures particulières fournissent néanmoins des jalons très sûrs. En Charente-Maritime, par exemple, L. Le Charles publie en 1927 l’étude d’un Gazé aberrant capturé à Burie en juin 1921. L’exemplaire avait notamment été examiné par Charles Oberthür. Ce type de publication rappelle le rôle fondamental des collections : la donnée existe parce que le spécimen présentait une variation suffisamment remarquable pour être conservé et publié
Les collections deviennent particulièrement informatives dans les Deux-Sèvres. Le Nouveau Catalogue des Lépidoptères des Deux-Sèvres conserve une remarquable succession de mentions à Villiers-en-Bois : 25 mai 1947, 9 et 30 mai 1948, 30 mai et 13 juin 1959, 14 mai 1960, puis encore 1981 et 1983. À cela s’ajoutent Chizé en 1972, Moutiers-sous-Argenton en 1980, Saint-Georges-de-Rex en 1992 et 1995, Argenton-les-Vallées et Genneton en 2010, puis Voultegon en 2011. Cette séquence deux-sévrienne est particulièrement précieuse : elle montre que les observations modernes ne correspondent pas à une recolonisation récente d’un territoire vide, mais à la survie fragmentée d’une population historiquement installée.
Le grand basculement : des années 1950 aux années 1980
C’est probablement la période décisive pour comprendre la situation actuelle. Robert Lévesque, qui a observé les Lépidoptères du Poitou-Charentes et de Vendée durant plus d’un demi-siècle, est ici une source essentielle. Son texte publié en 2008 repose largement sur des observations et une synthèse élaborées dès les années 1980 : il constitue donc un témoignage direct sur le changement des campagnes intervenu après 1950.
Lévesque décrit notamment les anciennes « chaumes », parcours, pelouses et terrains agricoles extensifs qui occupaient encore de grandes superficies en Charente, Charente-Maritime et dans le sud des Deux-Sèvres. Une grande partie de ces paysages disparaît ou change profondément avec les remembrements, l’agrandissement des parcelles et les nouveaux modes de culture. Pour Aporia crataegi, son diagnostic est particulièrement explicite : l’espèce, auparavant décrite comme plus ou moins abondante dans toute la région, avait « sensiblement régressé avec les remembrements et nouveaux modes de culture », au point que les chaumes et certains paysages restés extensifs devenaient ses principaux refuges. Il insiste sur le rôle des aubépines et des prunelliers, plantes nourricières des chenilles, très présentes dans ces milieux. Papillons de Poitou-Charentes
Cette évolution correspond biologiquement très bien aux exigences du Gazé. Il ne suffit pas qu’une aubépine subsiste quelque part : le papillon dépend d’un paysage fonctionnel, associant arbustes nourriciers, haies, lisières, prairies riches en fleurs et espaces suffisamment connectés. La suppression des haies et bosquets, la diminution des prairies permanentes, la disparition de nombreux parcours extensifs et l’intensification de l’entretien des marges agricoles peuvent donc agir simultanément.
L’histoire régionale du Gazé semble ainsi comporter une rupture nette : avant le milieu du XXe siècle, une espèce largement répandue et ordinaire ; entre les années 1950 et 1980, une forte contraction dans les campagnes intensifiées ; depuis, une distribution plus discontinue, avec persistance dans les secteurs ayant conservé un bocage, des prairies, des pelouses embroussaillées ou une mosaïque agricole relativement extensive.
Ce schéma régional correspond très largement à celui observé dans une bonne partie de la France de plaine.
Charente (16)
La documentation ancienne ne permet pas de dresser une carte détaillée du Gazé en Charente au XIXe siècle, mais l’affirmation de Gelin et Lucas en 1912 selon laquelle il « habite toute la région » s’applique à la Charente comme aux autres territoires prospectés. Le paysage charentais du début du XXe siècle — polyculture, prairies, haies, friches et nombreux coteaux calcaires — devait offrir de très nombreux habitats convenables. Le témoignage de Lévesque est particulièrement important pour le département : certaines parties de la Charente comptaient encore après-guerre de vastes chaumes et parcours calcaires, mais une partie considérable des espaces de plaine a été transformée par le remembrement et l’intensification. C’est dans ce contexte qu’il place la forte régression du Gazé. Papillons de Poitou-Charentes
Les inventaires modernes montrent néanmoins que l’espèce n’a nullement disparu de Charente. La base régionale FAUNA comptabilise des données réparties sur une part importante du département ; environ 42,6 % des communes possèdent au moins une mention dans le référentiel cumulé. C’est même la proportion la plus élevée parmi les quatre départements de l’ancien Poitou-Charentes. Cette valeur ne mesure toutefois ni l’abondance actuelle, ni le pourcentage de communes actuellement occupées : elle reflète l’ensemble des données disponibles, toutes périodes confondues.
La lecture historique la plus vraisemblable est donc celle d’un recul massif par rapport à une situation ancienne très diffuse, suivi du maintien de noyaux assez nombreux pour que l’espèce reste aujourd’hui largement représentée dans le département.
Charente-Maritime (17)
La Charente-Maritime fournit l’un des jalons historiques les mieux datés avec l’exemplaire de Burie, juin 1921, publié quelques années plus tard. Là encore, Gelin et Lucas indiquaient en 1912 une présence générale dans la région. La Charente-Maritime ancienne offrait une mosaïque particulièrement favorable : bocages du nord et du sud, prairies, lisières, secteurs calcaires, anciennes chaumes et haies riches en prunelliers et aubépines. Papillons de Poitou-Charentes Lévesque compte explicitement la Charente-Maritime parmi les territoires où les anciennes chaumes étaient encore beaucoup plus étendues quelques décennies auparavant. Leur recul contribue à expliquer pourquoi une espèce autrefois banale est devenue beaucoup plus localisée. Papillons de Poitou-Charentes
Le recul n’aboutit toutefois pas à une disparition. Les inventaires contemporains continuent de rencontrer le Gazé. Un inventaire charentais-maritime récent de 2022 le signale encore et lui attribue dans son référentiel local un niveau correspondant à une espèce assez commune, tout en rappelant son classement régional LC. FAUNA comporte aujourd’hui au moins une donnée historique ou récente dans environ 32,4 % des communes de Charente-Maritime. Comme précédemment, ce chiffre doit être utilisé comme indicateur de couverture documentaire cumulée, et non comme estimation d’occupation actuelle.
La Charente-Maritime paraît ainsi représenter un territoire de maintien diffus mais discontinu, très éloigné de la banalité suggérée par les textes du début du XXe siècle.
Deux-Sèvres (79)
Les Deux-Sèvres constituent le département pour lequel l’histoire documentaire est probablement la plus riche. C’est ici que paraît en 1878 le travail de Pierre-Néhémie Maillard, l’un des premiers grands jalons de la lépidoptérologie régionale. Cette antériorité explique aussi en partie pourquoi les collections anciennes deux-sévriennes sont relativement bien représentées dans les synthèses ultérieures.
Le catalogue moderne permet surtout d’établir une véritable chronologie locale du Gazé. À Villiers-en-Bois, les captures de 1947, 1948, 1959 et 1960, puis de 1981 et 1983, constituent une série remarquable. D’autres mentions jalonnent Chizé en 1972, Moutiers-sous-Argenton en 1980, Saint-Georges-de-Rex en 1992 et 1995, Argenton-les-Vallées et Genneton en 2010 et Voultegon en 2011. Papillons de Poitou-Charentes Ces données illustrent bien la transition entre l’ancienne faune et la distribution contemporaine. Le Gazé n’a pas brutalement disparu : il persiste pendant toute la seconde moitié du XXe siècle, mais les observations deviennent géographiquement structurées autour de secteurs favorables.
Le sud des Deux-Sèvres est précisément l’un des territoires cités par Lévesque pour l’importance ancienne des chaumes. Il explique que la transformation agricole de ces paysages et le remembrement ont profondément modifié l’habitat du Gazé. La base FAUNA possède aujourd’hui des données dans environ 23,8 % des communes deux-sévriennes, proportion la plus faible des quatre départements de l’ancien Poitou-Charentes. Cette différence est intéressante mais ne suffit pas à démontrer que le Gazé est effectivement deux fois moins fréquent qu’en Charente : l’effort de prospection, l’histoire des bases et la concentration spatiale des données jouent aussi un rôle.
Néanmoins, la combinaison des archives, collections et observations modernes suggère une situation cohérente : une espèce très largement distribuée historiquement, fortement réduite par la transformation des paysages de plaine, mais ayant conservé des noyaux pérennes, notamment dans certains ensembles bocagers et forestiers du sud et du nord-ouest du département.
Vienne (86)
La Vienne est particulièrement intéressante parce que l’on dispose d’une meilleure continuité entre littérature ancienne et inventaires modernes.
Le bilan réalisé par Vienne Nature à la fin de 2008 recensait 41 citations réparties sur 23 communes, les principaux milieux mentionnés étant les haies et les prairies bocagères. L’espèce apparaissait dans Gelin et Lucas dès 1912 et demeurait présente dans les inventaires contemporains. Papillons de Poitou-Charentes Surtout, les évaluations départementales récentes montrent une certaine stabilité : le Gazé était classé AC, « assez commun », dans l’indice départemental de distribution de 2020 ; la même catégorie apparaît pour 2022 et 2024.
FAUNA possède au moins une mention dans environ 33,1 % des communes de la Vienne. La Vienne constitue donc peut-être le meilleur exemple régional d’un territoire où le Gazé a certes participé au recul général constaté depuis le milieu du XXe siècle, mais où un réseau relativement dense de populations s’est maintenu. Le bocage, les vallées, les pelouses et coteaux, les lisières et les secteurs agricoles comportant encore aubépines et prunelliers offrent de multiples refuges.
C’est aussi le département où les données modernes permettent le mieux d’éviter une confusion entre « forte régression historique » et « espèce actuellement très rare » : les deux propositions ne sont pas équivalentes. Le Gazé peut être aujourd’hui assez commun dans certains paysages de la Vienne tout en étant considérablement moins répandu qu’un siècle auparavant.
Vendée (85)
La Vendée pose un problème documentaire un peu différent. Les grandes synthèses historiques de l’Ouest et le travail de Robert Lévesque l’intègrent bien au territoire étudié, mais les données anciennes accessibles en ligne sont moins souvent publiées sous forme de localités vendéennes précises que pour les Deux-Sèvres. Il serait donc excessif d’inventer une chronologie aussi fine que celle du 79. Ce que les sources permettent d’affirmer est que la Vendée appartient historiquement à l’ensemble occidental dans lequel le Gazé était largement répandu, et qu’elle est explicitement incluse dans la réflexion de Lévesque sur l’évolution des Macrolépidoptères du Poitou-Charentes et de Vendée. Cette situation est écologiquement cohérente avec l’ancienne importance du bocage vendéen. Les paysages de haies, prairies et lisières à aubépine et prunellier correspondent précisément aux habitats exploités par l’espèce. Les transformations du bocage au XXe siècle fournissent donc un contexte analogue à celui observé dans les départements voisins, même si la documentation disponible ne permet pas d’attribuer à la Vendée une courbe quantitative propre sur toute la période.
Aujourd’hui, le Gazé reste classé LC — Préoccupation mineure dans la Liste rouge des papillons de jour et Zygènes des Pays de la Loire publiée en 2022. Des inventaires récents confirment encore sa présence en Vendée. Il faut donc plutôt parler d’une contraction historique et d’une redistribution des populations.
Comparaison avec l’évolution en France
La trajectoire régionale s’inscrit dans une évolution française beaucoup plus vaste. Les synthèses nationales décrivent le Gazé comme une espèce autrefois largement répandue et commune, ayant subi une forte raréfaction dans les plaines, particulièrement dans la moitié nord et dans l’Ouest, tandis qu’elle demeure beaucoup plus régulière dans plusieurs régions de moyenne montagne. Les synthèses naturalistes contemporaines du Poitou-Charentes parlent ainsi d’une espèce « jadis commune partout » ayant fortement régressé au cours des dernières décennies.
Gérard Luquet a consacré en 2014 un article spécifiquement à la régression du Gazé en France. Son analyse insiste sur l’ampleur du phénomène dans les régions de plaine et discute plusieurs facteurs susceptibles d’intervenir. La transformation des habitats agricoles apparaît fondamentale, mais l’évolution climatique et d’autres facteurs sont également évoqués.
La situation française est aujourd’hui très contrastée. Dans certaines régions septentrionales, l’espèce a quasiment disparu en tant que population reproductrice régulière. En Île-de-France, par exemple, les populations historiques sont considérées comme éteintes et les observations contemporaines sont devenues exceptionnelles ou périphériques. À l’inverse, les populations de moyenne montagne restent souvent beaucoup plus solides. Cette hétérogénéité explique en partie comment l’espèce peut avoir subi une régression majeure de son aire et de son abondance en plaine tout en restant classée LC au niveau national.
La comparaison avec l’ancienne Aquitaine est également instructive : lors de l’évaluation régionale de 2019, le Gazé y a été classé NT — Quasi menacé, tandis que le Poitou-Charentes le classait encore LC.
Comment interpréter les résultats du STERF ?
Le STERF — Suivi Temporel des Rhopalocères de France apporte un élément essentiel, mais il faut être très rigoureux sur ce qu’on peut lui faire dire.
Le programme a démarré en 2005 et repose sur des parcours standardisés répétés dans des carrés de 2 × 2 km. Les observateurs effectuent plusieurs passages annuels sur des transects définis, ce qui permet de comparer les abondances dans le temps beaucoup plus solidement qu’avec les données opportunistes des atlas ou des plateformes naturalistes.
À l’échelle européenne, les indicateurs fondés sur les papillons de prairies traduisent une dégradation générale : le bilan publié en 2022 indiquait une diminution de l’ordre de 36 % en 33 ans pour l’indicateur européen des papillons des prairies. Cet indicateur constitue un contexte général et ne mesure pas spécifiquement le Gazé en France.
En d’autres termes, le STERF confirme solidement que de nombreux papillons des milieux agricoles et prairiaux connaissent des évolutions préoccupantes, mais les publications publiques disponibles à ce jour ne fournissent pas, à ma connaissance, un coefficient national de tendance propre au Gazé suffisamment robuste pour être cité comme tel.

©© byncsa – Cyrille Deliry (Histoires Naturelles)
Le Gazé (Aporia crataegi) apparaît historiquement comme un élément caractéristique des paysages ruraux de l’Ouest de la France. Décrit par Linné en 1758 sous le nom de Papilio crataegi, il n’est documenté précisément dans le Poitou et les Charentes qu’à partir du XIXe siècle, avec notamment les travaux de Maillard dans les Deux-Sèvres en 1878, puis ceux de Gelin et Lucas. En 1912, ces derniers le considèrent comme présent dans toute la région et plus ou moins abondant selon les années, fréquentant prairies et espaces cultivés et utilisant principalement l’aubépine et le prunellier comme plantes nourricières. Les collections anciennes et quelques publications ponctuelles, comme l’exemplaire de Burie en Charente-Maritime en 1921 ou la série de captures réalisées à Villiers-en-Bois dans les Deux-Sèvres entre 1947 et 1960, confirment cette présence ancienne, tout en sous-estimant vraisemblablement la distribution d’une espèce alors jugée commune. À partir des années 1950, la situation change profondément. Robert Lévesque décrit une régression sensible du Gazé parallèlement aux remembrements, à la disparition de nombreuses haies et chaumes et à l’évolution des pratiques agricoles. Ce recul, particulièrement marqué dans les paysages de plaine, correspond à une évolution observée à l’échelle nationale : le Gazé s’est fortement raréfié dans une grande partie de la moitié nord et de l’Ouest de la France, jusqu’à disparaître de plusieurs territoires où il était autrefois commun, tandis que les populations de moyenne montagne se sont globalement mieux maintenues. En Poitou-Charentes et en Vendée, l’espèce n’a cependant pas connu une telle disparition générale. Elle subsiste dans les cinq départements, avec une situation particulièrement bien documentée dans la Vienne où elle demeure classée « assez commune », et des noyaux persistants en Charente, Charente-Maritime, Deux-Sèvres et Vendée. Les atlas et bases naturalistes modernes témoignent de ce maintien, mais leur forte augmentation du nombre de données après 2000 traduit aussi une intensification considérable de la prospection. Les données GBIF, collections et bases régionales doivent donc être utilisées avant tout pour reconstruire la distribution et les continuités de présence, et non pour déduire directement une évolution d’abondance. Le STERF apporte à cet égard un cadre beaucoup plus robuste pour mesurer les tendances temporelles ; les résultats nationaux récents mettent en évidence le déclin de plusieurs groupes de papillons de milieux agricoles et prairiaux, notamment des « piérides blanches », mais ne fournissent pas encore dans les synthèses publiques une tendance nationale spécifique suffisamment documentée pour Aporia crataegi. Ainsi, la situation actuelle du Gazé en Poitou-Charentes et en Vendée peut être résumée comme celle d’une espèce ayant subi une contraction historique majeure depuis une situation de quasi-omniprésence au début du XXe siècle, mais ayant conservé un réseau significatif de populations, ce qui explique son classement actuel en Préoccupation mineure malgré une perte historique manifeste.
Le déclin des espèces autrefois communes est souvent difficile à documenter. Parce qu’elles étaient considérées comme banales, elles ont longtemps été peu suivies. Leur raréfaction peut ainsi passer inaperçue, tandis qu’elles restent perçues comme communes. Ce n’est souvent qu’une fois devenues manifestement rares qu’elles commencent à être étudiées précisément, alors que les données manquent justement pour mesurer l’ampleur du déclin antérieur.
- Gelin H. & Lucas D. 1912 – Catalogue des Lépidoptères observés dans l’Ouest de la France. 1ère partie : Macrolépidoptères. – Mémoires de la Société historique et scientifique des Deux-Sèvres : 1-230.
- Le Charles L.G. 1927 – Descriptions de formes nouvelles de Lépidoptères. – Bulletin de la Société entomologique de France, 32 (8).
- Lévesque R. 2008 – Lépidoptères du Poitou-Charentes, Vendée et leurs biotopes. – Cahiers de l’OPIE Poitou-Charentes, 1 : 1-52.
- Luquet G.C. 2014 – Observations et réflexions à propos de la régression du Gazé, Aporia crataegi (Linné, 1758) (Lepidoptera Pieridae Pierinae). – Alexanor, 26 (3) : 167-175.
- Maillard P.-N. 1878 – Papillons des Deux-Sèvres. Description des Rhopalocères ou papillons diurnes, suivie de celle des Sphingides. – Melle : 70 p.

