40 ans de Sympetrum : le bric-à-brac d’une aventure odonatologique

Quarante ans, ça devrait se raconter dans l’ordre. Une date de naissance, quatre présidents, des assemblées générales, des publications, des atlas, des listes rouges, des actions de protection et, pour finir, un joli bilan.

Ce ne sera pas le cas ici.

L’histoire du Groupe Sympetrum ressemble beaucoup plus à nos anciens cartons d’observations : des fiches soigneusement préparées, des carnets de terrain, des photocopies, des photographies annotées, des courriers, quelques disquettes, des idées griffonnées qui n’aboutiront jamais et d’autres qui, oubliées pendant quinze ans, finiront par faire leur chemin. Il y a aussi des rencontres, des amis, des professeurs, des étudiants, des naturalistes de passage, des libellules bien sûr, et quelques lieux auxquels quarante années n’ont rien fait perdre de leur pouvoir d’évocation.

Alors plutôt qu’une histoire officielle du Groupe de Recherche et de Protection des Libellules Sympetrum, voici un bric-à-brac. Quelques tiroirs ouverts dans le désordre, avec des souvenirs personnels qui croisent l’histoire de l’association et, derrière eux, une question qui revient sans cesse depuis 1986 : comment mieux connaître les libellules pour mieux les protéger et partager ?

Commençons même un peu avant le commencement.

Charles Degrange avait déjà tout dit, mais avons révélé la vérité

Alors que l’association n’était pas encore fondée, un nouveau travail sur les Odonates avait commencé au sein d’une petite équipe motivée, centrée sur la proche région de Grenoble. Parfois nous pouvions nous rencontrer presque chaque semaine et par touches nous montions nos premiers projets et les bases des activités du GRPLS. Une liste des Odonates du département de l’Isère avait été rapidement soumise à Charles Degrange qui l’a annotée et complétée. Il avait fait un gros travail d’extraction de ses notes de terrain et fondé quelques bases essentielles de l’histoire de l’odonatologie régionale et au-delà avec de précieuses informations par exemple sur les Alpes-Maritimes. Tout est sur des fiches papiers rédigées de la main de mon professeur de l’Université de Grenoble. Nous avions trouvé une passion commune. Ils nous a alors laissé la main pour reprendre ses travaux sur les Éphémères qu’il n’avait pu jusqu’alors finaliser. Je me souviens comme si c’était hier, avoir discuté dans son Bureau à Saint-Martin-d’Hères de l’étymologie de Rhithrogena gratianopolitana Sowa, Degrange & Sartori, 1986, dédiée à Grenoble. De notre côté nous avions préparé, faute d’outil informatique adéquate à l’époque, des fiches papiers qui permettaient de suivre les détails de la phénologie des espèces en fonction des localités. Il s’agissait de marquer des petits carrés dans un grand calendrier pré-formaté pour rendre compte de la qualité des informations récoltées sur le terrain. L’importance du rapportage des connaissance primant sur celle des fiches pré-formatées, nous avons ensuite accepté la non-fiche ou toutes les fiches, photocopies de carnets de terrain, des notes personnelles, photographies annotées… c’est essentiellement David Loose et moi-même qui mettions de l’ordre dans ce chaos de savoir, afin de le rendre plus standardisé et comparable donnée par donnée. Je reprend la question essentielle des données odonatologiques plus bas.

Quarante ans d’idées, de personnes, de données, de bricolages, d’intuitions et d’actions qui ont progressivement fabriqué une manière de faire de l’odonatologie

Créer une association rien que pour les Libellules, c’est ballot ?

Le premier concept novateur du GRPLS est celui d’association odonatologique en France. Lorsque naît le GRPLS le 11 décembre 1986, il n’existait en France aucune autre association dédiée aux Odonates. Les activités concernaient tout d’abord les trois départements du nord des Alpes françaises, à savoir, l’Isère, la Savoie et la Haute-Savoie. Mon ami David Loose s’occupait d’animer les activités et le partage des informations sur les libellules de l’Isère, quant à moi j’ancrai mes activités entre mon université à Grenoble et le domicile familial à Annecy-le-Vieux, la Savoie faisant le pont avec la Haute-Savoie. Un partage des activités était d’ores et déjà dessiné en quelque sorte par des coordinations départementales. En septembre 1987, je faisais ma première rentrée scolaire en tant qu’enseignant de Biologie-Géologie au Lycée des Eaux Claires à Grenoble, me voici en 2026 dans un lycée à Niort, après avoir passé quelques années vers Paris puis en Isère.

David Loose est fin 1986, le premier président du GRPLS, feu Jean-Michel Blanc, le premier trésorier, je suis quant à moi secrétaire et j’ai depuis écrit beaucoup… beaucoup. Jean-Michel est l’inventeur du plan simple mais pratique des comptes de l’association et qui reste toujours celui qui est suivi dans les derniers rapports financiers annuels. C’est dire la qualité et la rigueur comptable qu’il avait su mettre en place alors. Les Conseils d’Administration sont un élément clé de la vie d’une association et ici aussi le GRPLS innove. Une alternance CA d’été et CA d’hiver se met en place et dès 1992, le concept de CA couplé avec une session de terrain partagée est mise en place, chez Christine et Pierre Juliand en Ardèche, à Crémieu chez moi-même dans le nord Isère en 1993, de nouveau en Ardèche en 1996 et même en octobre 1996, à la Maison des Ramières dans la Drôme, nous sommes les hôtes de Jean-Michel Faton, alors conservateur de la Réserve Naturelle. Les CA par courrier sont inventés et nous utilisons à la pointe de la technologie des CA conférence par téléphone… nous ne sommes qu’au début des années 1990 et c’est tout nouveau.

Entre temps d’autres associations sont nées : la Société française d’Odonatologie mise en route le 6 avril 1991 et dissoute le 10 mars 2019, la Société Limousine d’Odonatologie fondée le 10 décembre 1993, soit 7 ans presque jour pour jour après le GRPLS, le Groupe Odonat’Auvergne né le 4 juillet 2014 et La Selysienne, Société d’odonatologie francophone, le 31 mai 2020. Au sein de l’Opie, un groupe de travail spécifique est réservé à l’étude des Odonates en France et a pris le relais des activités de la Société française d’Odonatologie.

Le Sympétrum piémontais, la circulaire qui a eu la vie dure

En janvier 1987 sortait le premier numéro de la circulaire de l’association, le Sympétrum piémontais n°1, manuscrite accompagné du musclé « super-sympétrum », avec deux S entrelacé sur le thorax, deux petites antennes inimitables, un abdomen à nombre d’anneaux variables et deux bras devant quatre ailes biffées de marques sombres vers les ptérostigma, vite fait, mal fait, il annonce toute la dimension expérimentale et risquée que prendront les membres pour tenter de développer de nouveaux regard sur l’odonatologie populaire. Le Sympetrum piémontais n°96 est édité le 4 novembre 2022 et à l’exception de quelques numéros qui avaient été préparés par Pierre Juliand quand il était secrétaire, j’en ai rédigé et mis en forme la totalité avec la précieuse collaboration des membres et des coordinateurs de l’association ainsi que des associations amies.

Des idées à tous vents et par tous les temps

Dès 1988 des idées de photothèque, d’une bibliothèque commune, de collection d’exuvies, de diaporama, d’auto-collant sont posées, mais ceux-ci tarderont à se concrétiser, les idées allant plus vite que le temps dont chacun disposait. Quelques ateliers spécifiques ont lieu dès 1987 et se poursuivent en 1988. S’essoufflant, ces projets seront repris dans plusieurs cas bien des années plus tard selon des moyens divers… ou pas !

L’étude systématisée des exuvies n’a débuté qu’en 2004. Il est clair que de mon côté je ne me suis dans un premier temps intéressé aux exuvies que très ponctuellement et leur détermination n’était pas si facile. En 1988, j’avais fait des découvertes d’Epitheca bimaculata dans le Massif de Bonnevaux, avec David Loose, une espèce dont Daniel Grand avait confirmé la présence en 1987 à l’étang du Fay. Elle n’avait pas été signalée depuis 1965 en Bonnevaux, alors découverte toujours à l’état « larvaire », par le professeur Charles Degrange. Si je fais un premier inventaire complet de la Varèze (Isère) en 1989, j’intègre lors de la même opération en 1996 la recherche systématique des exuvies de Boyeria irene et Onychogomphus forcipatus, en collaboration avec Felix Börner que j’encadrai dans son stage de maîtrise universitaire. Je trouve mes premières exuvies de Thecagaster bidentata en juillet 2000 à près de 1000 m d’altitude sous le col du Granier (Isère) et confirme de même l’espèce à la Pissarotte (Drôme), localité où j’avais identifié des nymphes en 1987 et en 2004. Le tournant décisif survient en janvier 2004 alors que je prends en charge un nouveau stagiaire au GRPLS, Lionel Loublignac. Il a pour mission d’étudier les nymphes de la rivière de la Varèze, et portera au cours de l’année le troisième inventaire complet pour cette rivière remarquable du département de l’Isère. Lionel insiste pour développer des méthodes de détermination directes sur le terrain, alors qu’initialement il était prévu de mettre les spécimens en alcool. Alors soit, nous étudieront jusqu’à quel point les déterminations restent possible en direct. Nous inventons en outre la méthode du petit-tamis, utilisant des épuisettes « bleues » pour piscines, peu coûteuses, solides et très efficaces. Nous arrivons à de très bons résultats pour les nymphes de Cordulegaster boltonii, Boyeria irene et Gomphus vulgatissimus. Par contre nous tombons sur un couac en ce qui concerne Onychogomphus forcipatus car nombre de nymphes à des stades moyennement avancés ressemblent beaucoup aux épineuses Onychogomphus uncatus, une espèce absente de la Varèze comme le confirment les inventaires d’imagos de 1989, 1996 et de l’été 2004. Dans le cadre des dernières touches à la préparation de l’Atlas de 2008, je cherche le 26 décembre 2006, de manière ciblée Thecagaster bidentata sur ses habitats favorables de l’Ain, avec Pierre Roncin et Régis Krieg-Jacquier et c’est un succès : nous ajoutons une nouvelle espèce pour le département. L’avenir révèlera au moins une mention faite en 2005 qui nous était inconnue à l’époque. La méthode se généralise dans l’Ain, et s’exporte même en Auvergne, en Bourgogne, dans la Loire, la Drôme ou dans le Limousin… Elle s’avère tout à fait efficace pour découvrir en hiver de nouvelles stations de Thecagaster bidentata en France. Appliquée à Stylurus flavipes la recherche ciblée d’exuvie s’avère redoutable dans un contexte où l’espèce est en phase de reconquête des grands fleuves d’Europe. Le Rhône ne fait pas exception. La clé de détermination, très claire et pratique de Guillaume Doucet en première édition en 2010 à la SfO, va accélérer fortement l’étude des exuvies sur l’ensemble du pays et dans la continuité de l’étude des Gomphes de la Loire commencée précocement, le programme SOGAP est désormais mis en place dans le cadre du Plan National Libellules.

Trois départements c’était trop peu et nous en avons attrapé huit au vol

Très tôt, alors que l’association était encore toute jeune, deux piliers essentiels de l’odonatologie grenobloise, Christine et Pierre Juliand migrent en Ardèche. C’était en 1988. Leur rencontre avec Alain Ladet et la contribution de la FRAPNA Ardèche, déjà bien structurée en termes d’étude des Odonates va fonder les bases de l’odonatologie départementale. Le département est riche en espèce et caracole longtemps en tête des listes les plus longues d’odonates des départements français, avant d’être détrônée par le département de l’Isère qui garde le premier poste national depuis maintenant de nombreuses années. La liste des Odonates de l’Isère semble inaccessible aux autres départements : 78 espèces en 2026, l’Ardèche ne fait que suivre avec ses 73 espèces vient en second, l’avance est conséquente ! L’Ardèche a été présentée comme une mine d’or odonatologique d’importance européenne comme je l’écrivais en 1997. Avec les trois départements nord-alpins nous nous sentons rapidement à l’étroit et considérons que d’autres départements méritent d’être explorés, dès 1988 nous pensons à la région Rhône-Alpes, décision prise et validée en décembre 1989. Le GRPLS agira désormais sur l’ensemble de la région. En août 1990, David Loose qui était dans le « camping-car odonatologique » de Jean-Louis Dommanget lors des premières rencontres libellules nationales à Bonnevaux dans le Doubs, vient renforcer avec lui tout l’intérêt de la fondation d’une association nationale. Jean-Louis dans son discours d’ouverture avait émis l’idée d’un tel projet. La Société française d’Odonatologie (SfO – 1991-2019) est officiellement créée le 6 avril 1991 à Bois-d’Arcy (Yvelines), héritage d’une histoire entamée dès 1982 grâce à la rencontre entre François de Beaufort, Hervé Maurin du MNHN et Jean-Louis Dommanget, un jeune entomologiste de l’INRA. Ce sont dix-huits membres fondateurs qui étaient réunis chez Jean-Louis à Bois-d’Arcy en avril 1991. Daniel Grand, membre du GRPLS était présent et nous serons régulièrement actifs à la SfO par la suite et tout particulièrement dans la transmission des informations utiles au montage de l’Atlas national en préparation, qui entre-temps avaient été renégociées à l’échelle de données précises avec respect de leur qualité et des observateurs. J’ai dû résoudre alors avec Jean-Louis Dommanget de nombreuses difficultés de compatibilité informatique entre nos ordinateurs et je ne compte plus le nombre de disquettes que nous avons échangé par la poste. Le Groupe Sympetrum survit à la SfO puisque cette association est dissoute le 10 mars 2019 et l’Opie hérite d’une part de ses fonctions dont la revue Martinia, le projet d’Atlas national, tous deux mis en place dès les années 1980 se modernisent à la suite. Des rencontres nationales sous le titre de Journées Odonatologiques de l’Opie-odonates (JOO) prennent le relais de celles de la SfO, dont la sixième réunie les 20 et 21 octobre 2017 dans le Morvan (Nièvre), couplées avec les quatorzième rencontres Bourgogne-Nature avaient été un franc succès, mais sera la dernière pour l’association nationale.

J’étais, comme je l’ai dit plus haut, initialement coordonnateur des Odonates pour la Haute-Savoie. Je passe alors le relais à Bernard Bal, un jour d’été 1994, qui en collaboration avec le Conservatoire départemental, dénommé successivement Apege puis Asters, va avec un dynamisme exemplaire développer un réseau de naturalistes intéressés par les Libellules, sort des synthèses cartographiques par commune pour le département, publier divers articles fondateurs et mettre en place une base de donnée sous Access. Il a alors une avance fabuleuse sur la gestion informatique des observations que nous mettrons des années à égaler. ###BDD

Si on regarde les choses au niveau de la grande région Auvergne Rhône-Alpes, c’est en Auvergne que paraît une des premières listes rouges à une échelle régionale. Elle est éditée en 2004 et sera révisée en 2017. En effet, si celle prévue pour Rhône-Alpes est annoncée dès 1997 comme on peut le lire dans le n°10 de la revue Sympetrum (« Bientôt dans vos journaux, une Liste Rouge régionale »), celle-ci est rapportée quasi confidentiellement dans un quadruple poster rassemblant des photographies de toutes les espèces de Rhône-Alpes en 2006 mais se trouvait déjà en filigranes dans l’Atlas des Odonates du Nord des Alpes françaises en 1997. Dans ce contexte, c’est de loin la première liste rouge régionale qui ait été préparée en France. L’Atlas régional publié en 2008, affine et concrétise la Liste Rouge rhônalpine et elle est accompagnée par un tableau complet des listes rouges pour chacun des départements de la région comme nous pouvons le lire plus haut. Il convient toutefois de souligner que le projet régional est déjà bien dessiné en 2003 car un livret d’une vingtaine de pages préparé en collaboration avec le Muséum de Grenoble dans le cadre du lancement du projet d’Atlas régional mettait déjà en valeur les Libellules remarquables de Rhône-Alpes. Un demi-pas de temps de 5 années est respecté pour la seconde de la liste rouge rhônalpine ce qui en fait un document fiable et dûment révisé. Elle est éditée en 2014 (après une version d’étude en 2013 accompagnée de listes pour chacun des départements de la région) en collaboration avec les Histoires Naturelles, suite à une révision par en collaboration avec l’UICN France le 16 février 2014. L’édition de 2014 est très officielle car elle a été validée par le CSRPN le 25 février 2014 et UICN France le 21 mars 2014. Cette liste qui concerne 84 espèces et fondée sur 180000 données naturalistes est le fruit de l’étude de terrain de 730 observateurs principaux. Ce sont 10 experts principaux qui ont coordonné les équipes, tant au niveau des coordinations départementales du Groupe Sympetrum complétés par des membres de la Frapna, de la Lpo et UICN France… ce travail a été réalisé en pur bénévolat, sur les fonds propres de l’association et n’a bénéficié d’aucun financement. Le 25 juin 2015, la déclinaison du Plan Régional d’Actions en faveur des Odonates est présenté et validé dans les locaux de la DREAL à Lyon. Celui-ci vient consolider la hiérarchisation des Odonates en Rhône-Alpes en termes de Priorités de conservation. J’avais alors coordonné la préparation de la rencontre du mois de juin et diverses actions sur les Odonates avaient été présentés en salle et rendant compte du dynamisme et de la diversité de l’étude de ces insectes sur la région. Le point clé de cette rencontre était de passer de l’étude à l’action avec pour objectif a minima de mener une action de protections d’un site important pour les Odonates sur au moins un site naturel par département. En 2019, le Plan Régional est étendu à la grande région Auvergne Rhône-Alpes, mais cible principalement des espèces phares plutôt que des actions concrètes de protection. Les démarches changent alors d’échelle en étendant une part importante des activités odonatologiques de manière plus ou moins coordonnée à l’Auvergne. Le demi-pas de temps de cinq années étant dépassé, sur le principe qu’une liste rouge locale doit être révisée tous les 5 à 10 ans, j’initie la révision de la liste rouge, désormais à l’échelle de la grande région dès 2020. Le 9 mars 2021, un premier atelier programmé par le CA du Groupe Sympetrum réuni Jean-Michel Faton, Marie Lamouille-Hébert et moi-même. Un projet de listes particulières par domaines biogéographiques s’impose en termes scientifique. Cette démarche est préconisée, même si la sur la grande région pourra être considérée en synthèse, car elle plus adapté à la structure administrative des politiques environnementales. Il est évident que l’adhésion du GO’Auvergne est nécessaire, toutefois côté Auvergne l’urgence de l’actualisation est moins grande car la liste locale est récente : elle ne date que de 2017. Une programmation par zone biogéographique est proposée, 2022 pour la zone méditerranénne, 2023 pour la plaine rhodanienne, 2024 et dans l’attente des résultats du CIMaE pour la zone alpine et enfin 2025 pour le Massif Central, incluant l’Auvergne où l’urgence est moins grande. La révision suivante est à envisager pour 2030 environ. Une réunion GO’A et Groupe Sympetrum a lieu le 5 avril 2022 et on y préconise une fusion des bases de données nécessaires à l’exécution du nouvelle liste rouge régionale. L’avis d’UICN France est de privilégier les listes rouges selon les structures administratives plutôt que selon les zones biogéographiques. Suivent des verrous quant à l’organisation du projet, comme la connaissance insuffisante de certaines espèces telles que Coenagrion pulchellum, la notion de nécessité de connaissances supplémentaires, la nécessité de travailler sur la grande région globalement… un communiqué du 24 juin 2025 montre que le relais a été pris sous la coordination de FNE Haute-Savoie ➚ qui en a décroché l’animation technique auprès de la DREAL ➚. Les résultats sont à suivre… mais ne sont pas encore sortis.

Résumé des actions et études sur les Odonates en Rhône-Alpes en 1997 (extrait de la revue Sympetrum n°10)

Des Listes Rouges, envers et contre tout

L’Isère a mis en place sous la dynamique de la Frapna départementale une collection de Listes Rouges structurées pour l’ensemble des Vertébrés du département. La collection était réunie sous forme de petits livrets pliables en trois volets imprimés sur du papier rouge-orangé. En 1986, nous souhaitions faire de même pour les Libellules et j’avoue nous avons copié une méthode éprouvée par nos amis de l’environnement. David Loose en est le principal instigateur et ce ne sont pas moins de 20 réunions où le sujet a été posé sur le tapis de nos discussions pour voir, enfin, aboutir en 1992 la première liste rouge raisonnée des Odonates d’un département français, c’était en Isère. Toutefois notons que certains de nos collaborateurs n’entrent pas facilement dans cette dynamique et les freins sont toujours très lourds encore aujourd’hui. Des proto-listes rouges ont été éditées de concert dès 1987 pour les départements de l’Isère, la Savoie et la Haute-Savoie, c’est à dire, là où agissait le GRPLS à l’époque. S’en suit en 1997, un Atlas des espèces menacées des trois départements du nord des Alpes françaises paru sous les numéros 12 à 14 de la revue Sympetrum avec des listes rouges améliorées pour ces trois départements. Nous avions prévu une actualisation régulière puisque les connaissances avancent. Ainsi la revue est publiée sous feuilles perforées qu’il est prévu de ranger dans un classeur. En effet, les listes rouges ont cette qualité d’essayer d’être au plus proche des connaissances et de l’évolution des populations : elles doivent être régulièrement actualisées afin de permettre une organisation adéquate de la préservation de la Nature et de prévoir des priorités de conservation pertinentes et efficaces. Cette notion est d’autant plus vraie à l’échelle relativement réduite d’un département car les espèces entrent et sortent et les populations y sont plus changeantes qu’à plus grande échelle. Actuellement les naturalistes tendent à se priver de cette hiérarchisation raisonnée des espèces sous forme de listes rouges départementales, argumentant certaines fragilités méthodologiques car ils ne savent pas accepter la notion d’incertitude raisonnable et de principe de précaution. Nous avons même un temps reculé en parlant de listes d’alertes pour les départements, mais c’est bien la notion de liste rouge qui parle aux gens. J’ai tenu bon sur le concept, fermement convaincu de son importance pour la préservation des Odonates et leurs habitats à une échelle départementale. En 1995 je lance l’entreprise pour le département de l’Ain dans le cadre d’une étude sur les Odonates du Rhône sur la Chute de Brégnier-Cordon, elle est édité dans la revue Sympetrum n°11 en 1998. Au prix d’efforts de synthèse exceptionnels, je réussi à piloter l’équipe du Groupe Sympetrum afin de fonder des Listes rouges pour tous les départements de la région et pour les Hautes-Alpes, soit neufs listes rouges organisées… en 2008. La logique de suivi et d’actualisation est respectées avec la publication du même lot de neufs listes rouges en 2011 et 2013. La version savoyarde est revue en 2013, celle de la Loire en 2015, 2016 et 2022, du Rhône en 2016, de Haute-Savoie en 2020 et de la Drôme en 2025 et 2026. Sur cette dernière le Groupe Sympetrum s’est officiellement retiré du projet au printemps 2025. Des projets de listes rouges ou patrimoniales révisées ont été envisagées dès décembre 2021 pour la Savoie et la Haute-Savoie. Le premier ne semble pas avoir abouti, le second semble en suspens. Historiquement le département de l’Isère est celui qui présente la plus grande diversité de listes rouges locales en France et je pense que la qualité de la politique de préservation de l’environnement, souvent très en avance sur ce département, malgré des vicissitudes partagées par ailleurs, n’est pas complètement étrangère à cette démarche de hiérarchisation des espèces car elle fonde des priorités de conservation et dégage plus clairement des impératifs locaux, mieux identifiés. Ainsi des nécessités se dégagent et sont transformées en actions concrètes. L’effort de préservation de la Nature, est en Isère précoce et très significatif relativement aux autres départements français.

Nez à nez avec une Leucorrhine parmi les nénuphars du Grand Lemps

Veille de mon anniversaire, j’explore à la nage les nénuphars blancs de la Tourbière du Grand Lemps, le 25 juin 1985, et, au milieu de la pièce d’eau centrale, je tombe nez à nez blanc, face à un mâle de Leucorrhinia caudalis. Un Courlis cendré passe en vol et réclame la protection de son habitat. À l’époque, je venais aussi, le soir, écouter le Grand Butor et le Blongios nain qui occupaient les rives qui suffisaient encore à leur nécessaire. Le site n’était pas protégé, j’étais en nage libre à l’exploration des richesses de ces habitats formidables. Quelques années plus tard nous avons une Réserve Naturelle, avec son respect de nature et son lot de restrictions qui est un paradoxe des naturalistes fondateurs : lorsqu’un site est protégé, il faut souvent beaucoup d’énergie pour être de nouveau autorisé à aller l’étudier. J’écrivais en 1997 dans un style libre, voire libertin : « Nous avons pour aboutir, tissés nos rets autour du congrès du G.E.T. (30 juin au 3 juillet 1988), fait jouir l’intelligentsia scientifique de la superbe du marais, séquestré les éminents participants. Ils ont dû avouer sur une « motion » que c’était le site le plus remarquable de la Terre. Ce n’est peut-être pas exactement vrai, mais nous avons fait rouler la pierre qui a moulu le grain. Nous avons fait un peu de farine. L’histoire ne dit pas quel a été notre rôle exact dans la fabrication du pain. Mais il est cuit, et on en mangerait tous les jours. Si l’étang du Grand Lemps était l’Europe, tout le continent serait un vaste site Natura 2000. Mais qu’est-ce que la téléologie ? » Derrière cette allégorie, je vous dois la vérité qui mérite d’être sortie de ce ton trop sibyllin car depuis presque plus personne n’en comprend l’actualité que, nous, naturalistes vivions au quotidien. C’est cette réalité que je suis allé raconté, traversant la France depuis le Poitou, non loin des berges du Grand Lemps le 25 mai 2024.

Où en sommes-nous et où allez-vous donc aller ?

Quarante ans plus tard, que reste-t-il de tout cela ?

Des publications, évidemment. Des atlas, des listes rouges, des milliers puis des centaines de milliers de données, des bases informatiques qui ont remplacé nos fiches en papier et nos disquettes envoyées par la poste. Des méthodes aussi : certaines imaginées très tôt, abandonnées, reprises autrement, perfectionnées par d’autres. Des sites mieux connus et souvent mieux protégés. Et beaucoup de noms, dont certains appartiennent désormais à l’histoire.

Mais ce bric-à-brac me rappelle surtout que le Groupe Sympetrum ne s’est jamais construit suivant un plan parfaitement dessiné. Nous avons essayé. Une idée apparaissait, quelqu’un la saisissait, un autre la transformait. Certaines faisaient long feu ; d’autres ressurgissaient vingt ans plus tard. Nous avons compté des espèces, coché des carrés sur des fiches, ramassé des exuvies, échangé des courriers et des disquettes, fabriqué des listes rouges, discuté interminablement et parcouru beaucoup de kilomètres. Toujours avec les libellules et les membres de l’association quelque part au milieu.

En septembre 1987, je faisais ma première rentrée comme enseignant de Biologie-Géologie au lycée des Eaux Claires à Grenoble. En 2026, me voici dans un lycée à Niort. Entre les deux, quarante années ou presque ont passé et le Groupe Sympetrum est toujours là.

Il serait tentant de mettre de l’ordre dans tout cela. Mais après tout, ce désordre raconte peut-être assez bien notre histoire : des personnes, des rencontres, des intuitions, des désaccords, des connaissances accumulées et cette obstination à vouloir comprendre ce qui vole au-dessus de l’eau — avec l’idée que mieux connaître devait, tôt ou tard, aider à mieux protéger.

Et puisque les idées ont toujours été plus nombreuses que le temps disponible pour les réaliser, il doit bien en rester quelques-unes pour les quarante prochaines années.