J’ai approfondi les recherches sur les illustrations anciennes des Libellules en explorant l’art et les représentations artisanales disponibles pour chacune des sphères du monde. Les Libellules tant chez les anciens égyptiens, que les amérindiens du centre-sud de l’Amérique du nord que chez les aborigènes d’Australie, ont une relation symbolique a priori simple avec les Odonates. Ce sont des insectes aquatiques qui incarnent l’eau et la vie. De petits objets tels les amulettes, voire des ptéroglyphes viennent les représenter de manière schématique. On retrouve toujours dans l’artisanat moderne en Amérique et en Australie des telles représentations schématiques sur les objets ou quelques bijoux. L’art asiatique en Chine est peu détaillé et on est souvent trompé par des œuvres relativement récentes (moins de trois siècles) qui diffèrent peu en termes de qualité de représentations plus anciennes dans le style ou l’ambiance. Nous avons quelques libellules plus ou moins reconnaissables mais plutôt réalistes.

Côté Europe la situation est toute autre et la tendance est plus allégorique et symbolique avec une certaine relation potentielle entre des illustrations de Dragons et de chevaliers. Les manuscrits sont des ouvrages parfois uniques et pas obligatoirement disponibles au regard public. On n’est pas à l’abris de nouvelles découvertes d’illustrations intéressantes et précises. Nous avons par exemple quelques première illustrations plus réalistes dont celle du Psautier de Luttrel (ca.1325-1330) qui illustre un Æschnidé bleu pâle et surtout le Psautier de Ludwig d’Oettinger (ca.1418) qui montre indubitablement un mâle de Calopteryx splendens. Le Bréviaire de Belleville (Pucelle 1323-1326) montrait déjà un mâle de Calopteryx peut-être xanthostoma mais très simplifié près d’un siècle plus tôt. Avec Bourdichon (1503-08) les enluminures sont plus précises pour certains spécimens moins fantaisistes. On y reconnaît facilement Cordulegaster boltonii, Platetrum depressum). Avec la Renaissance on trouve chez Grimani (1510-20) plusieurs espèces quasi identifiables sur lesquelles j’ai retenues comme acceptables Aeshna cyanea et Gomphus pulchellus. Dans l’entre-temps, le Livre d’heures de Catherine de Clèves (ca.1440) fait exception et sort du « brouhaha » médiéval avec deux Aeshna grandis qui se font face, mangeant du diptère, en bas d’une page illustrée.
ca.1980-1640 BC – Des illustrations d’Insectes sont connues du Moyen Empire égyptien. On y trouve des amulettes qui correspondent indubitablement à des libellules (ca.1980-1640 BC).

©© 0 – Metropolitan Museum of Art – Wikimedia commons
1550-1100 BC – Un anneau d’or du Minoen tardif (1550-1100 BC) découvert à Knossos en Crète représente deux libellules.

Pour les illustrations associées à des manuscrits médiévaux ou de la Renaissance, il ne faut pas hésiter à consulter la série d’article en ligne de Jean-Yves Cordier (Cordier 2017a, 2017b, 2018a, 2018b, 2018c).
1000 BP – Estimés à un millier d’année d’âge les pétroglyphes amérindiens de la région de Silver City au Nouveau Mexique (Etats Unis) concernent plusieurs libellules stylisées, gravées dans la roche (art rupestre des Navajos (ou Hopi ?)). Pour les Navajos, les libellules symbolisent l’eau pure. Elles sont souvent représentées sous la forme d’une croix à deux barres. Il s’agit d’un motif courant de la poterie Zunie et les colliers Pueblo selon Mitchell & Lasswell (2005). Un reportage photographique de Reynosa (2016) illustre divers pétroglyphes, leur assurant une certaine variabilité dans le secteur sud-est des Etats Unis (Californie, Arizona, Utah, Nouveau Mexique). Des bijoux ou poteries modernes maintiennent de nos jour une tradition d’illustration de libellules très schématisées dans l’art amérindien du sud-est des Etats Unis. Il en est de même à l’autre part du monde qui est celui des aborigènes d’Australie.

Xe-XIIIe siècles (Dynastie Song)

XIIIe siècle (1201-1300) – L’Album de dessins et croquis de Villard de Honnecourt représente clairement une libellule sur une planche où sont rassemblés une mouche, deux chats, une écrevisse, un « criquet » allégorique à face de chien et un labyrinthe. Côté Chine, deux représentations que j’ai associées à Rhyothemis fuliginosa se trouvent sur deux rouleaux peints par Qian Xuan (XIIIe siècle) vers l’époque du petit-fils de Gengis Khan, Khubilai. La même espèce est illustrée ci-dessus (Dynastie Song).

HD voir sur Gallica ➚
ca.1325-1330– Le manuscrit enluminé de la British Library (ms 42130) dit Psautier de Luttrel (ca.1325-1330), comprend une libellule style Æschne bleue pâle avec des yeux bleus qui présente des affinités avec un Anax imperator simplifié voire Simaeschna affinis, sans que rien ne vienne ajouter aux certitudes.
ca.1330-35– Le manuscrit enluminé Decretals of Gregory IX with glossa ordinaria présente une scène de chevalier donnant un coup d’épée à un dragon volant à quasi dimension d’insecte qui est une représentation symbolique de « dragon-fly’ présentée par Nazari (2014 : fig. 17). Le rapprochement avec une libellule ne fait guère de doute à mon avis.
ca.1350-74 – Dans un Bréviaire (ca.1350-1374) une illustration présente deux personnes en interaction avec une libellule, la première avec les mains, la seconde munie d’une sorte de sac évoquant un système de capture. Elle est reproduite par Nazari (2014 : fig.30).
ca.1418 – Le Psautier de Ludwig d’Oettinger comprend une enluminure marginale qui représente clairement un mâle de Calopteryx splendens. C’est un manuscrit en latin et en allemand.

shared – Instragram ➚
ca.1440 – On trouve quelques Odonates dans les enluminures de manuscrits médiévaux. Le Livre d’heures de Catherine de Clèves (ca.1440), bien que pauvre en représentations de la nature (un lion, un dragon, quelques animaux de la ferme tout au plus), a l’originalité de représenter sur deux pages face à face, des papillons de cinq espèces reconnaissables et deux anisoptères nez à nez qu’on peut raisonnablement considérer comme étant des Aeshna grandis.

shared – source : The Morgan Library & Museum ➚
L’illustration d’Albrecht Dürer réalisée en ca.1495 est parfois désignée sous le titre The Holy Family with the Dragonfly, or l’insectes qui y est représenté avec des ailes brèves et comme de « longues antennes » n’est pas du tout une libellule, et le titre alternatif The Holy Family with the Mayfly est tout à fait indiqué puisque le rapprochement avec les éphémères est plus approprié, les pattes avant mimant de « longues antennes » dans certaines positions.
ca.1510-15 – L’Album des études florales attribuées au « maître » de Claude de France (ca.1510-1515) a la caractéristique de présenter de nombreuses représentations d’une libellule grossièrement dessinée, accompagnant une plante de composition beaucoup plus précise.

ca.1560 – Intitulée Libellules et insectes volants, une planche de Lambert Lombard (Rijksmuseum, Amsterdam) (ca.1560) est interprétée ci-dessous. Il n’y a pas de doute sur la détermination de Brachytron pratense, par contre on est plus dans l’hypothèse quant à ma proposition de Coenagrion puella (marques sombres abdominales brèves et répétées) et Platetrum depressum (marques basales sur les ailes, abdomen déprimé et bref, coloration) avec une bon degré de certitude pour cette dernière.

shared – Version en ligne HD – Open edition ➚ – in Dittman & Tastevin (2017)
Jusqu’à la première moitié du XVIe siècle on ne trouve rien de bien rigoureux sinon mais de premiers essais d’efforts de ressemblance existent exceptionnellement : nous entrons dans les premiers exemples de « dessin d’observation ». Avec Gessner, Rondelet, Belon du Mans, le monde de la Nature entre dans la Renaissance véritable et elles dont désormais un nom (Perla ou Libella) qui semblent un essai scientifique (yeux ronds comme des perles ou balance comme les ailes en équilibre), mais c’est en français celui de Demoiselle qui est fondé sur une désignation « populaire ». La seconde moitié du XVIe se caractérise par les premières illustrations fondées sur des observations fines et précises de ces Insectes avec la planche de Lambert Lombard (ca.1560) nommée Libellules et insectes volants et les ouvrages du Joris Hoenagel (1575) qui sont superbement illustrés avec précision. Toutefois on trouve encore assez régulièrement des illustrations fort médiocres jusqu’au milieu du XVIIIe chez divers auteurs.
CD – Niort le 17 avril 2026
- Bourdichon J. 1503-08 – Horae ad usum romanum : « Grandes Heures d’Anne de Bretagne ». – Manuscrit. – ONLINE
- [Cordier J.Y. 2017a] – Zoonymie des Odonates. Les premiers noms données aux libellules par Linné dans sa Fauna suecica de 1746 puis dans la 10eme édition du Systema Naturae de 1758 . – Le blog de jean-yves cordier, 9 décembre 2017. – ONLINE
- [Cordier J.Y. 2017b] – Zoonymie pré-linnéenne des Odonates : origine du nom de genre Libellula, Linnaeus, 1758. – Le blog de jean-yves cordier, 19 décembre 2017. – ONLINE
- [Cordier J.Y. 2018a] – La bibliographie de mes articles de zoonymie des Odonates. – Le blog de jean-yves cordier, 4 janvier 2018. – ONLINE
- [Cordier J.Y. 2018b] – Zoonymie des Odonates. Avant l’ère des noms, les enluminures de Jean Bourdichon dans les Grandes Heures d’Anne de Bretagne. – Le blog de jean-yves cordier, 11 janvier 2018. – ONLINE
- [Cordier J.Y. 2018c] – Zoonymie des Odonates. La période pré-linnéenne. Le nom « Demoiselle » (1682). – Le blog de jean-yves cordier, 20 janvier 2018. – ONLINE
- Dittmar P.O. & Tastevin Y.P. 2017 – Editorial. La mouche et la libellule. De l’anachronisme en anthropologie des techniques. – Techniques&Cultures, 67 : 6-9. – PDF LINK
- Grimani 1510-20 – Bréviaire du cardinal Domenico Grimani. – Manuscrit. – ONLINE
- Mitchell F. L. & Lasswell J.L. 2005 – A Dazzle of Dragonflies. – College Station, Texas A&M University Press.
- Hoefnagel Joris 1575 – Animalia Rationalia et Insecta (Ignis). – Planches.
- Nazari V. 2014 – Chasing Butterflies in Medieval Europe. – The J. of the Lepidopterists’ Society, 68 (4) : 223-231. – ONLINE
- [Qian Xuan 1235-1305] – Début d’automne. [et] Libellule sur un Bamboo. – [Peintures chinoises du XIIIe siècle]
- Pucelle J. 1323-26 – Breviarium ad usum fratrum praedicatorum. – « Bréviaire de Belleville ». – Manuscrit.
- Reynosa P.K. 2016 – Dragonfly Petroglyphs and Pictographs. Image of Dragonflies across the Southwest. – Document. – PDF LINK
